Le numérique ne serait-il qu’une illusion ?

14/06/2018

Lecture de : Jean-Paul Lafrance, Promesses et mirages de la civilisation numérique, Liber, 2018

 

 

 

Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft (GAFAM) : ce quintette fait partie des compagnies les plus riches du monde et leurs avoirs n’ont d’égal que leur influence dans notre quotidien. Il nous arrive parfois de penser à cette influence, mais ces réflexions prennent trop souvent la forme d’aphorismes un peu simplets comme « on a toujours le nez devant l’écran » ou bien, dans sa forme plus familière provenant de nos parents : « allez jouer dehors, les enfants ». Heureusement, de plus en plus d’ouvrages sont désormais consacrés à une réflexion critique sur l’ère numérique. Promesses et mirages de la civilisation numérique, le dernier livre de Jean-Paul Lafrance, professeur-fondateur du département des communications de l’UQAM, s’inscrit dans cette vague. Divisé en deux parties, cet essai traite d’abord de l’aspect socioénonomique du numérique, puis poursuit en analysant les conséquences de cette industrie sur notre individualité. Mais son travail ne s’arrête pas là, car il s’assure en plus de toujours proposer des solutions concrètes aux maux de notre époque.

 

 

Analyse socioéconomique du numérique

 

Lafrance amorce sa première partie en dressant un portrait de l’histoire de l’humanisme occidental pour voir où, dans un tel panorama, trouve sa place notre civilisation numérique. L’auteur remarque avec raison que l’autonomie de l’homme, la disparition de Dieu et la sécularisation de la pensée sont des tendances qui se confirment de la Renaissance jusqu’à nos jours. Le numérique radicalise ce mouvement en nous donnant l’illusion d’une relation humaine horizontale et donc égalitaire. En effet, nous sommes grâce à lui à quelques mouvements de pouces d’envoyer un message à nos politiciens, aux plus grandes vedettes du sport, de la musique ou bien du monde intellectuel. Ce sentiment égalitaire se renforce avec des sites comme Wikipédia où le grand public est appelé à participer à l’élaboration des connaissances.  

 

À lire l’auteur, on comprend que notre civilisation numérique n’est pas pour autant un humanisme, malgré cette autonomie de l’homme qui s’avère davantage une apparence qu’une réalité de notre époque. En effet, quand les GAFAM parviennent à transformer notre parole privée en marchandise en nous proposant des publicités personnalisées en lien avec nos recherches et nos discussions sur les réseaux sociaux, nous sommes loin de l’autonomie promise.

 

Lafrance poursuit son analyse en abordant de front le thème de l’état de l’économie numérique. Pour le lecteur bien aux faits des actualités technologiques et économiques, certaines de ces pages seront peut-être superflues. Le fonctionnement des GAFAM sur le plan de la mise en marché de leurs produits ainsi que leurs méthodes d’évitement fiscal qui sont ici mis en lumière sont en effet des éléments connus aujourd’hui de bien des gens. L’auteur consacre aussi plusieurs pages au problème des paradis fiscaux qui s’accentue avec le numérique. Pour ne donner qu’un exemple, une transaction commerciale peut être faite au Québec, mais la perception de l’argent se fera quant à elle en Irlande. D’ailleurs, ces faits troublants par rapport aux paradis fiscaux devraient nous révolter, mais on dirait que la fréquence avec laquelle ils sont rappelés dans les médias comme dans cet essai crée l’effet inverse. L’évitement fiscal par ces grandes compagnies est un phénomène connu de tous, mais rien n’est fait par les politiques, alors une bonne partie de la population voit cette pratique comme une fatalité.

 

Ces informations sur les GAFAM sont intéressantes, mais peu surprenantes. Or, elles ont aussi un autre défaut : elles ne sont pas à jour. Les chiffres de vente de l’iPhone par exemple sont ceux de 2015, les chiffres sur les paradis fiscaux datent de 2016. Or, aujourd’hui deux ou trois ans apparaissent comme un siècle. Une telle critique du livre de Lafrance apporte un témoignage éloquent sur notre époque et donne, paradoxalement, du poids aux arguments de l’auteur. Tout au long de son essai, Lafrance évoque en effet l’idée que l’accélération de l’innovation empêche l’élaboration d’une civilisation. Dit autrement : le monde change si rapidement qu’on peine à le penser dans le cadre d’un livre. Ces changements sont d’ailleurs bien souvent éphémères d’où une difficulté supplémentaire à les penser dans un ouvrage critique qui prend, on le sait, beaucoup de temps à écrire.

 

 

« Même en dressant le meilleur panorama de l’industrie numérique, personne ne peut le prévoir avec sûreté. » Jean-Paul Lafrance, Promesses et mirages de la civilisation numérique, p. 43.

 

 

Lafrance continue sa première partie en abordant l’économie collaborative comme la pratiquent les compagnies Uber ou Airbnb. Pour ceux qui seraient moins familiers avec cette économie, Lafrance explique qu’« il s’agit d’une auto-organisation des citoyens entre eux dans le but de partager l’achat de biens ou d’aider les plus démunis : elle constitue en général une initiative de la société civile. L’économie collaborative permet une certaine désintermédiation ». Pour donner un exemple concret, dans une course de taxi traditionnelle, trois camps principaux sont mis en relation : le client, la compagnie de taxi (intermédiaire) et le chauffeur de taxi. L’application Uber permet de couper l’intermédiaire pour que le client fasse affaire directement avec le chauffeur.

 

On aurait tendance à dire que cette désintermédiation n’a que des aspects positifs, car le client paye moins cher sa course. À nouveau, Lafrance montre cependant que le numérique n’est qu’illusion. En se limitant à deux exemples tirés de son livre, rappelons que l’intermédiaire existe toujours et garde généralement 30% des profits des chauffeurs (dans le cas de Uber) et que ces mêmes chauffeurs sont considérés comme travailleurs autonomes, donc sans assurance, sans fonds de pension, sans garantie de salaire, salaires qui sont d’ailleurs généralement faibles. L’économie collaborative à la Uber fait payer moins cher les clients, mais il semblerait que les travailleurs n’y gagnent quant à eux guère au change.

 

Afin de contrer cette fausse désintermédiation, Lafrance propose des solutions qu’il puise entre autres dans le paysage économique québécois : par exemple du côté de Téo taxi. L’entreprise de taxi québécoise fondée par Alexandre Taillefer fait rouler une flotte de taxis hybrides et électriques. Elle garantit aussi des salaires de 15$/heure et des semaines de vacances à ses employés. Autant Lafrance est très bon lorsqu’il critique les promesses fallacieuses de l’économie collaborative, autant il oublie de critiquer Téo qui mérite pourtant aussi quelques reproches. Cette compagnie a reçu des investissements de dizaines de millions de dollars, et elle demande encore d’autres fonds comme l’actualité des derniers mois l’a montré ; en plus, ajoutons que la compagnie n’est toujours pas rentable malgré tous ces investissements majeurs. Alors, oui, Téo est une entreprise verte qui respecte ses travailleurs, mais n’oublions pas qu’elle le fait jusqu’à présent grâce à l’argent des contribuables et qu’on peut difficilement imaginer une situation où toutes les compagnies bénéficieraient d’un tel privilège.

 

Lafrance conclut sa première partie en proposant une dernière solution qui est de plus en plus discutée dans l’actualité : le revenu minimum garanti. Résumons rapidement cette idée : considérant que les machines vont remplacer beaucoup d’emplois qui nécessitent peu ou pas de qualification, le taux de chômage risque d’augmenter considérablement dans les prochaines années. Selon l’auteur, un nombre égal d’emplois perdus ne sera pas créé et notre monde aura alors un haut taux de chômage de manière permanente. Pour pallier cela, le gouvernement devrait accorder à toute la population un revenu minimum garanti. Lafrance parle ici de cette fameuse société de loisirs, promise depuis des décennies, et dont nous nous rapprochons peut-être. Toutefois, au Québec, on semble plutôt à l’heure actuelle loin du compte alors que le taux de chômage est sous les 5%. L’idée du revenu minimum garanti reste toutefois intéressante et mérite d’être débattue avant qu’on en soit rendu au chômage de masse et à la société de loisirs, mais il semblerait qu’on n’y soit pas encore.  

 

 

Reconquérir l’autonomie de l’humain

 

Après avoir analysé la civilisation numérique sous l’angle économique, la deuxième partie du livre, « Ressaisir l’humain », constitue une analyse qui se situe davantage sur le plan des rapports entre l’individu et le numérique.

 

 

« Pour soigner les ''maladies du numérique'' il importe de reprendre en main ses émotions, de s’affranchir de sa dépendance à l’égard de toutes sortes d’agents et d’aides à la survie, de rompre avec les conduites répétitives qui cachent des problèmes non résolus, de se débarrasser des peurs incontrôlées ou des envies impossibles à satisfaire. » Jean-Paul Lafrance, Promesses et mirages de la civilisation numérique, p. 133.

 

 

Là non plus, Lafrance n’est pas le premier à le mentionner, mais il explique clairement comment la technologie a changé nos interactions sociales. Nous avons des amis virtuels, on peut communiquer avec des parents de l’autre côté du globe, des enfants de 10 ans sont sur Instagram à la recherche de mentions « j’aime », sans oublier les diverses maladies en lien avec la dépendance aux réseaux sociaux et aux jeux vidéo qui sont apparues depuis peu dans nos sociétés. Certains exemples font peur, d’autres sont encourageants. Lafrance fait très peu le point sur ceux-ci et se concentre surtout sur les effets négatifs de ces nouvelles technologies, tout en proposant d’une manière plutôt originale de retrouver l’autonomie et la liberté grâce aux philosophes grecs. Une telle relecture de ces philosophies s’éloigne des remèdes qui sont devenus des lieux communs : une fin de semaine au spa pour se déconnecter ou une soirée entre amis où l’on laisse son téléphone de côté.

 

Lafrance reconnaît qu’il y a actuellement une certaine mode à parler de bonheur, « à s’accepter tel que l’on est », à lire des livres sur la croissance personnelle qui ont pour titre « comment se trouver belle à 40 ans » ou bien « comment trouver sens à sa vie une fois que les enfants sont parties de la maison ». Les conférenciers sur le bonheur se multiplient, les coachs de vie s’activent sur les réseaux sociaux, mais on comprend rapidement que cette industrie du bonheur a un esprit semblable à celui qu’on veut quitter.

 

 

« Comment s’en sortir ? En recourant à la sagesse des philosophes anciens et aux réflexions modernes sur la sérénité et le bonheur. » Jean-Paul Lafrance, Promesses et mirages de la civilisation numérique, p. 131.

 

 

Dans sa défense de la philosophie, Lafrance fait lui aussi quelque peu figure de coach parce qu’il nous explique que la philosophie s’étudie bien sûr à l’université et au cégep, mais qu’elle se pratique aussi au quotidien, comme on pratique un sport. Lafrance fait le tour de quelques grandes figures de la philosophie antique (Socrate, Platon, Épicure, etc.) pour ouvrir plusieurs chemins vers le bonheur. En entrant dans la pratique de la philosophie ancienne, Lafrance nous encourage à retrouver notre autonomie et notre liberté. Suivant cette idée, nous devons nous délivrer de l’angoisse des soucis superficiels comme, par exemple, ceux liés aux réseaux sociaux. Nous devons reprendre le contrôle de notre vie et cesser de nous laisser emporter par les vagues et les modes, par les vidéos virales ou autres challenges qui sont créés périodiquement sur internet.

 

 

Conclusion

 

Jean-Paul Lafrance a écrit un texte essentiel pour quiconque veut comprendre les défis qui nous attendent dans les prochaines années. En plus, l’auteur y ajoute un très beau et encourageant plaidoyer pour la philosophie. Malheureusement, cette discipline nécessite quelque chose qui nous échappe à notre époque : le temps. Il faut des heures pour lire de la philosophie, pour la méditer et pour l’appliquer. À la lecture de ces lignes, certains esprits entrepreneuriaux se diront qu’une application qui nous obligerait à prendre ce temps serait bien utile. On comprendra que ce n’est pas la solution. On tente d’apporter des solutions aux problèmes de notre monde, mais ce monde se débat trop et sans relâche pour qu’on soit en mesure de l’apaiser. On peut par contre découvrir ou redécouvrir la marche, seul, sans téléphone intelligent, avec comme seule musique de fond le son de la ville ou de la nature. Revenir en soi et donc chez soi une fois de temps en temps, c’est la moindre des choses pour retrouver sa liberté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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