• Philippe Lorange

Mythologie de la vulnérabilité

Lecture de : Alexis Tétreault, La Nation qui n’allait pas de soi, VLB éditeur, 2022.

On connaissait déjà Alexis Tétreault pour son balado À la recherche du Québec, ainsi que pour ses interventions dans de grands médias tels que Le Devoir et Le Journal de Montréal. Avec La Nation qui n’allait pas de soi, le jeune intellectuel, qui vient de compléter une maîtrise en sociologie à l’UQAM, fournit une réflexion sérieuse et perspicace, qui plus est profondément ancrée dans la tradition intellectuelle du Québec, de la condition politique québécoise. Refusant de se soumettre aux impératifs de l’époque, qui appellent à la déconstruction de la nation et de toute identité nationale, l’auteur reprend dans cet essai les catégories d’analyse propres aux grands penseurs de l’histoire du Québec.


Tout au long de son ouvrage, Tétreault analyse l’évolution de la mythologie politique du Québec. Qu’entend-on par cette expression? Il s’agit de comprendre l’imaginaire national d’un peuple, qui lui permet de se penser comme sujet politique. L’auteur regrette le délaissement de l’étude de la mythologie politique qu’il observe depuis quelques temps, car l’imaginaire national d’un peuple est ce qui le pousse souvent à l’action. Bien sûr, cet imaginaire évolue. Il présente, pour exemple, la mythologie de la Nouvelle-France, celle des Patriotes, puis celle de la survivance canadienne-française. Chaque mythologie entraîne un certain mode d’agir, propre au peuple qui s’en empare. D’où la pertinence d’en étudier les fondamentaux, afin de mieux connaître l’avenir politique d’une nation. Tétreault constate la présence d’une constante dans la mythologie québécoise : celle de la vulnérabilité.

Ce pilier de notre imaginaire s’articule autour de l’irréductible sentiment qu’un jour, soudainement ou subrepticement, la nation québécoise disparaîtra. (p. 13)

Le ton est donné. Alexis Tétreault n’est pas un auteur jovialiste ou lyrique : il constate froidement les réalités politiques de la nation québécoise, qui n’ont pas toujours de quoi rendre optimiste. Mais nous aurions tort de qualifier l’auteur de fataliste, car pour lui, c’est précisément en faisant le constat de sa vulnérabilité que la nation québécoise a été appelée, au fil de son histoire, à agir urgemment pour prendre en main sa destinée. En l’espace de sept chapitres, l’auteur retrace le fil de cette mythologie de la vulnérabilité et des débats qu’elle a suscités.


Son livre s’ouvre sur une débâcle importance pour la conscience collective, à savoir l’échec de la rébellion des Patriotes. Voilà un événement cruel qui plongera le Canada français dans ce qu’il est convenu d’appeler « l’hiver de la survivance ». Essentiellement, les Canadiens français comprennent que leur tentative d’émancipation a échoué, et qu’ils ne seront pas en mesure de relancer la lutte avant longtemps. L’auteur observe alors que les Canadiens français de cette époque ont la lucidité de prendre conscience de leur vulnérabilité. S’inspirant de ses lectures de Guy Frégault, Maurice Séguin et de François-Xavier Garneau, Alexis Tétreault analyse les répercussions du Rapport Durham sur la conscience collective. Il voit bien que la question du nombre est au cœur de cette politique de « louisianisation » du Canada français. Par une immigration anglophone massive et une dépossession complète des leviers nationaux encore en sa possession, le peuple canadien-français serait pris définitivement dans un étau dont il lui serait impossible de sortir. Pas aussi dupe que les éternels optimistes de « l’intégration réussie », l’auteur a bien vu que la stratégie de « subversion démographique » de Lord Durham ne peut que servir un projet d’assimilation. Face à la programmation de cette assimilation, qui se ferait prétend-il pour leur plus grand bien, les Canadiens français font émerger la mythologie de la vulnérabilité. Tétreault n’y voit pas un « repli sur soi » rabougri, mais plutôt « le désir de faire mentir le pronostic de Durham en retournant contre lui ses propres thématiques[1]. » Inspiré de Robert Laplante, l’auteur croit comme lui que cette nouvelle mythologie émergente donne une « forte poussée instituante » qui, « en dépit du rétrécissement de ses horizons[2] », donne au Canada français la possibilité d’un avenir. La figure d’un Honoré Mercier contribuera à faire avancer la condition politique du Québec dans le cadre étroit imposé par le régime anglais.


C’est alors qu’émerge, au début du XXe siècle, la figure d’un véritable penseur national dans la personne de Lionel Groulx. Avant-gardiste et visionnaire, le chanoine Groulx axe sa réflexion sur l’État national, qu’il voit comme la seule porte de salut pour les Canadiens français. En raison d’une présence nettement majoritaire du groupe canadien-français, le Québec a le potentiel pour construire un État français à travers lequel les Canadiens français seraient pleinement maîtres de leur destinée collective. L’auteur voit en Lionel Groulx un immense penseur qui a su observer avec une lucidité très fine la vulnérabilité du Québec. Loin de l’image trompeuse d’un religieux passéiste et antisémite qu’en donnent certains, Tétreault rend ses lettres de noblesse à un homme qui n’aurait jamais dû, selon lui, faire l’objet de l’opprobre des intellectuels qui l’ont suivi. L’auteur montre bien que Groulx utilise la mythologie de la vulnérabilité non pas pour maintenir cette vulnérabilité ou la considérer comme intrinsèque à la condition de son peuple, mais bien au contraire pour appeler à dépasser cette vulnérabilité. Idée reprise par la suite par ce qu’on a appelé L’École de Montréal, Groulx affirme ainsi que la Conquête constitue ce moment où l’avenir du Canada bascule. Loin de minimiser l’événement ou même d’en faire une bonne nouvelle comme l’ont prétendu certains historiens et intellectuels au fil de l’histoire, Groulx voit dans la Conquête une véritable tragédie. En réponse, le chanoine martèle un projet : la construction d’un État français. L’indépendance, donc? Pas forcément : on connaît les débats qui entourent l’adhésion du penseur à cette option, qui n’était pas encore instituée politiquement à son époque. Groulx insiste sur l’émancipation des Canadiens français de leur misère économique, d’où la nécessité d’un État national au service du bien commun.


Alexis Tétreault décèle une affiliation claire entre Lionel Groulx et l’École de Montréal, qui axait elle aussi sa réflexion sur la vulnérabilité du Québec et la nécessité de son indépendance politique. Les penseurs de l’École de Montréal auront le privilège d’assister à la Révolution tranquille, moment de renaissance pour le Québec qui verra sa mythologie politique profondément changer. Mais l’École de Montréal entrera aussi en rivalité avec l’École de Québec, qui, selon Tétreault, propose une lecture a-nationale de l’histoire qui récuse l’importance historique des passions des hommes pour privilégier les grands faits matériels :

L’antinationalisme de l’École de Laval se voulait donc scientifique en ce qu’il considérait la réalité matérielle des masses comme le réel. Il s’agissait, pour reprendre une formule de Nicolas Berdiaev, de construire « le royaume de l’empirie » en récusant les affects logés « dans la couche la plus profonde de la vie ». (p. 123)

La revue Cité libre, dirigée par Pierre Trudeau, est animée par un même désir de récusation de la nation et de son passé au profit d’un avenir soucieux d’émancipation individuelle, comme si cette dernière s’opposait nécessairement à l’émancipation nationale.


Lors de la Révolution tranquille, les choses bougent donc. La conscience politique du Québec évolue avec l’adoption de la loi 101 en 1977, qu’Alexis Tétreault étudie en parallèle avec l’actuelle loi 21 sur la laïcité de l’État. Lecteur de Julien Freund, il assume la conflictualité inhérente à la politique et voit dans ces deux lois une affirmation du Québec face au Canada. « [L]es lois 101 et 21, écrit-il, agissent ici comme les parties visibles d’enjeux enracinés dans l’affrontement politique de deux entités nationales[3]. » Selon lui, la loi 101 s’en prend au bilinguisme canadien, alors que la loi 21 s’attaque au multiculturalisme du régime canadien.

Nous voilà ramenés aux présupposés de l’essence du politique : l’inimitié entre des collectivités qui, par le truchement de l’appareil législatif, luttent pour le triomphe de leur ascendant politique et de leur modèle éthique. (p. 150)

Dans ces batailles législatives, Tétreault voit encore la présence de la mythologie de la vulnérabilité. Le Québec conçoit des lois qui visent à affirmer son entité nationale face à un régime qui tend à nier son existence et à imposer son propre cadre. Les lois 101 et 21 sont ainsi des manières, pour la nation québécoise, d’affirmer sa différence face à une possible assimilation. Afin de distinguer les deux principaux groupes culturels en présence dans cette lutte politique au Québec, l’auteur met de l’avant deux notions intéressantes et paradoxales. Ainsi des « Québécois francophones », il parlera comme d’une « majorité minoritaire », alors que les Anglo-Québécois formeraient de leur côté une « minorité majoritaire ». Ces concepts signifient tous simplement que les Québécois forment une majorité au sein de leur territoire national, mais que, dans le cadre du régime fédéral, et plus largement à l’échelle du continent, ils vivent dans une condition minoritaire. Les Anglo-Québécois, quant à eux, sont en situation de minorité dans le territoire québécois, mais forment un groupe nettement majoritaire à l’échelle du Canada et de l’Amérique du Nord. Ces expressions nous permettent de comprendre pourquoi une « majorité » se perçoit comme minorité vulnérable (alors qu’au contraire une « minorité » comme celle des Anglo-Québécois réussit à s’imposer comme majoritaire dans maints domaines[4]). Tétreault explique le phénomène en ces termes :

Nous voilà face à une nation qui a plutôt achevé la construction de son identité politique en la soudant à l’État et au territoire du Québec. Elle a tout pour se penser comme une majorité. Tout, sauf l’essentiel, qui consisterait à ne plus être une minorité dans l’entité politique qui régule sa vie politique. (p. 188)

Dans ce contexte, la loi 101 cherche à contrer le « péril de la minorisation-assimilation » (p. 192) en faisant du français la langue commune du Québec. La mythologie de la vulnérabilité demeure en effet, même si la nation sort de l’hiver de la survivance et de sa condition d’indigence économique. À la suite du cycle initié par la Révolution tranquille, l’auteur constate que notre époque, marquée par les résultats du second référendum de 1995, fait encore face à une telle condition de vulnérabilité. Au sein d’un Canada qui fait du multiculturalisme sa doctrine d’État, le Québec, société nationale dont la majorité n’adhère pas à la définition multiculturaliste des identités, affirme sa différence pour contrer une nouvelle fois son assimilation. C’est que le multiculturalisme canadien a comme projet de reconfigurer en profondeur le visage du pays, si bien que la défense d’une vision nationale de l’intégration est vue comme nécessairement raciste, intolérante et xénophobe. Sous la philosophie multiculturaliste, l’homme n’est désormais plus appelé à s’identifier à un regroupement national qui le transcende, mais plutôt à des groupes parcellaires qui expriment son « authenticité ». Lecteur attentif de Jacques Beauchemin, Alexis Tétreault reprend la formule de « la société des identités » propre au sociologue québécois : « [l]a communauté politique […] se voit traversée et transformée en profondeur par les différentes demandes de reconnaissances[5]. » Cette politique de la reconnaissance invite tout un chacun à s’identifier à un groupe ethnique, religieux ou sexuel particulier pour faire entendre ses revendications. Les Québécois sont ainsi moins les membres d’une nation historique que des individus affiliés à une communauté, comme les femmes, les Noirs, les musulmans, etc. C’est dans ce contexte que la loi 21 sur la laïcité de l’État vient contrebalancer la vision canadienne de la nouvelle société et propose de défendre le modèle de l’État-nation, où les particularités communautaires et individuelles sont transcendées dans un groupe national qui unit tout un chacun dans une identité et un projet communs.


En conclusion, l’auteur revient sur un autre pendant de la condition québécoise, à savoir la permanence tranquille qui donne l’impression à la nation québécoise d’être éternelle, en raison de sa capacité, au fil de l’histoire, à déjouer les calculs de l’assimilateur. Ce « mythe de la majorité normalisée[6] » est, pour l’auteur, au cœur de l’apathie actuelle qui empêche la nation québécoise de prendre conscience de sa vulnérabilité. D’où ce mot :

Les Québécois croient vivre dans un Québec façonné par la Révolution tranquille, alors que ce dernier est soumis au Canada du rapatriement de 1982. (p. 248)

La prise de conscience de la vulnérabilité nationale est précisément ce qui, pour l’auteur, pourrait extirper les Québécois de leur torpeur et les pousser à l’action nationale.


En somme, on peut dire de l’essai de ce jeune auteur qu’il est indispensable pour toute personne soucieuse de comprendre le Québec dans son état actuel. Rigoureux, clair, concis, Alexis Tétreault réussit à aller au cœur de la condition nationale québécoise et à dégager des constantes de l’histoire du Québec. Il faut le dire, l’auteur est aussi courageux d’étudier ces thématiques à une époque où les universités et les subventions de recherche sont strictement orientées vers les identités éclatées, qui sont l’apanage des tenants du multiculturalisme, de l’antiracisme, de la mouvance LGBTQ, etc. Il pense dans les paramètres du cadre national à une ère où le mot même de « nation » non seulement ne va plus de soi, mais est systématiquement taxé des pires insultes. En toute placidité, ce nouvel auteur révèle les avenues qui s’ouvrent selon lui pour l’avenir, à partir de sa lecture de l’histoire politique du Québec. Admirateur de Maurice Séguin, il reprend à sa manière un ton tragique, le ton de celui qui sait la possibilité de l’échec définitif. L’affaire est d’autant plus inquiétante que l’histoire du Québec se jouera dans les prochaines décennies, voire les prochaines années. Par son premier ouvrage, Alexis Tétreault a fait ses preuves et a montré qu’il était un auteur non seulement digne d’intérêt, mais d’une lucidité redoutable dans la compréhension des grands événements politiques qui touchent à la nation.


[1] Alexis Tétreault, La Nation qui n’allait pas de soi, Montréal : VLB Éditeur, 2022, p. 25. [2] Robert Laplante, « Du curé Labelle et de feu l’agriculturisme », Recherches sociographiques, vol. 28, no 1 (1987), p.77. Cité dans Tétreault, Op. cit., p. 24. [3] Ibid., p. 148. [4] Qu’on pense à des institutions comme McGill, Concordia, le CUSM, le Jewish General Hospital, les cégeps anglais comme Dawson, etc. [5] Ibid., p. 202. [6] Ibid., p. 247.