• Éric Bédard

Marie-France Bazzo à la tête de Télé-Québec !

Lecture de Marie-France Bazzo, Nous méritons mieux, Boréal, 2020


Animatrice, chroniqueuse, productrice, Marie-France Bazzo occupe une place unique dans notre système médiatique québécois. Jusqu’en avril 2015, elle avait connu un parcours « sans faute », cumulant les émissions et les interventions, d’Indicatif présent à Il va y avoir du sport. Sa curiosité, sa culture générale, son humour assuraient sa notoriété et son succès. Cette belle feuille de route n’allait cependant pas la protéger d’une humiliation qu’elle raconte pudiquement en ouverture de cet essai : son congédiement cavalier d’une émission matinale qu’elle animait depuis peu sur les ondes d’Ici première. Si le ressentiment pointe ici et là, Nous méritons mieux n’a rien d’un règlement de compte. Heureusement pour elle et pour nous, cette déconvenue ne l’a pas empêchée de poursuivre sa carrière et une forme particulière d’engagement. À quelque chose malheur est bon, cet électrochoc a fait germer chez elle des réflexions critiques sur nos médias généralistes, leur pertinence à l’ère des réseaux sociaux, leur vocation sociopolitique alors que nos sources d’information et de distraction se multiplient.


Celle qui a longtemps tenu la barre de Bazzo.tv constate, comme nous tous, l’inquiétante crise structurelle des médias dits généralistes. Lentement mais sûrement, les géants médiatiques américains ont attiré vers eux toute notre attention… et les revenus publicitaires. La concurrence de TVA, c’est désormais moins Radio-Canada que toutes ces plateformes étrangères qui nous offre des contenus variés et souvent de qualité. Moi qui suis soucieux de savoir ce qui se passe dans ma société, qui souhaite entendre les analyses de mes compatriotes sur les sujets de l’heure, je me surprends parfois à écouter en série les balados de chaînes étrangères, si riches en contenu et en débats. Il m’arrive d’en ressentir une certaine culpabilité ; mais à lire Bazzo, je comprends mieux l’inconfort, le malaise, parfois la colère qui m’envahit lorsque j’ouvre mon téléviseur.


C’est que, martèle-t-elle, la crise des médias généralistes en serait surtout une de contenu, de choix éditoriaux et d’attitude. La crise est réelle, inquiétante et nos gouvernements ont le devoir d’intervenir, de taxer les gros joueurs américains pour mieux soutenir les artistes, les producteurs et les diffuseurs d’ici. Mais voilà : cette crise des médias généralistes ne saurait se réduire à une question de gros sous… Le problème, c’est d’abord la représentation que se font les dirigeants de nos médias mainstream du grand public ; le problème, c’est leur condescendance, leur arrogance, leur conviction que les contenus de qualité, que les débats un peu plus exigeants, que les explications plus relevées d’enjeux sociaux complexes ennuieraient forcément la grande masse des téléspectateurs, ceux-là même qu’on prend selon elle « pour des épais » (p. 52). Les dirigeants de la télé généraliste, Marie-France Bazzo en est absolument convaincue, ne font pas confiance à l’intelligence et au bon jugement des Québécois. Au lieu d’opter pour la qualité et l’exigence, ils choisissent la facilité, le prêt-à-penser, le nivellement par le bas. Un choix dangereux, soutient Bazzo, car nos grands médias sont un rouage essentiel de la démocratie, un 6e pouvoir qui doit nous rendre plus éveillés et critiques. Cette responsabilité civique est soutenue par les pouvoirs publics qui financent, de multiples façons, les contenus qu’on nous sert, matin, midi et soir. Si cette offre ne nous convient pas, si on la juge trop légère, non pertinente, insignifiante ou si on estime qu’elle ne vise à satisfaire qu’un tout petit milieu, c’est notre devoir à tous de le dire haut et fort et de réclamer autre chose.


« Nous méritons mieux », martèle Marie-France Bazzo : difficile de lui donner tort. J’ajouterais : Tout ça pour ça ! Nous nous gaussons, comme société, d’avoir mis fin à l’index, multiplié les bibliothèques, répandu les lumières de l’instruction. Nos écrivains, nos éditeurs, nos revues d’essais n’ont jamais été aussi nombreux, dynamiques, diversifiés, libres ; les esprits informés, curieux, cultivés et brillants ne manquent pas au Québec. Ces esprits libres, on peut les lire dans des revues un peu confidentielles, les suivre sur les médias alternatifs et dans certains quotidiens. Or, je le constate presque chaque jour, cette intelligence, cette profondeur, que mettaient de l’avant de vieux animateurs comme Fernand Seguin, Wilfrid Lemoyne, Judith Jasmin ou Roger Beaulu, on la cherche sur nos écrans. Cette veine nostalgique de la grande tradition radio-canadienne – que j’assume totalement –, elle est absente chez Marie-France Bazzo. S’il n’est pas question de revenir aux Beaux dimanches, elle ne se prive pas de critiquer le « progressisme » – lequel « se vit comme une épiphanie et se porte comme un bouclier » (p.180) –, une idéologie qui refuse l’idée de transmission, qui carbure à la réinvention permanente et qui accorde une importance et une prescience démesurée à une parole jeune-et-branchée.


Les flèches de Marie-France Bazzo lancées contre nos médias généralistes ne sont pas toutes originales et inédites. Mais formulées par une artisane de ce petit milieu, elles confortent ce que plusieurs pensent. Vient un moment où il faut bien dire ce qu’on voit et appeler un chat par son nom. Ainsi en est-il de cette omniprésence des humoristes, de cette industrie de la légèreté qu’on nous sert à toutes les sauces, des émissions radiophoniques pour ados attardés aux grands rendez-vous soi-disant sérieux du dimanche soir. Ainsi en est-il aussi de ces « A », cette poignée de « vedettes » interchangeables, autoengendrées par le marché du divertissement. Pour attirer un public de benêts, on croit nécessaire de faire discourir un comédien à la mode sur sa recette préférée, les dernières frasques de Donald Trump ou les affres du réchauffement climatique. Émissions de cuisine, talk-show de rires en canne et autres programmes de « variété » voient défiler, encore et encore, les mêmes amuseurs publics, les mêmes artistes « engagés », les mêmes acteurs adulés du dernier feuilleton le plus suivi. Ces recettes faciles donnent une désagréable impression de babillage superficiel et d’un entre-soi malsain. Dans cette faune bien provinciale et platement consensuelle, on se tutoie souvent comme des chums, on plogue le prochain show, on s’autocongratule à qui mieux mieux, soit parce qu’on est du côté du « vrai monde », soit parce qu’on affiche ses belles vertus morales.


L’autre grande critique formulée par Bazzo dans cet essai roboratif renvoie justement à cette polarisation un peu factice qui réduit trop souvent le débat public à une mauvaise farce où chacun campe son rôle de Bon ou de Vilain. Effet principal d’une libération débridée de la parole engendrée par les réseaux sociaux, ce crêpage de chignon ultra scripté se serait accéléré depuis une dizaine d’années. C’est que, pour attirer l’attention, nos médias généralistes miseraient beaucoup sur l’opinion plutôt que sur l’information nuancée ou les discussions intelligentes. Tel qu’il est actuellement configuré, l’écosystème médiatique québécois est miné par une lutte à finir entre deux groupes, l’Empire Québecor d’un côté, Radio-Canada/La Presse+ de l’autre. Loin d’être dans la saine émulation, les deux camps se détestent, s’attaquent constamment par chroniqueurs-journalistes interposés. Au milieu de ce champs de bataille, le citoyen de bonne foi qui cherche des informations solides et des exposés nuancés se sent un peu oublié. Si, comme tout un chacun, j’ai mes chroniqueurs préférés, si je me réjouis de la belle place qu’accordent les médias de Québecor à l’histoire et au patrimoine québécois, je ne goûte guère, moi non plus, ces batailles de ruelle ni l’affligeant spectacle de ces rancœurs exacerbées. Marie-France Bazzo a parfaitement raison de déplorer un appauvrissement du débat public, une tendance à formater les prises de parole, la prévisibilité des interventions. « Les sentencieux progressistes et les populo-conservateurs pratiquent au fond la même chose : on parle à sa gang, de moins en moins nombreuse, tout en ignorant la majorité qui est de plus en plus sceptique » (p. 148). Les esprits vraiment libres, déplore Bazzo qui a longtemps rêvé d’un « star system » intello québécois, sont de plus en plus rares. Lorsqu’une nouvelle voix émerge, un camp ou l’autre cherche à la conscrire et à en faire un fantassin docile qui attaquera l’ennemi avec en gros les mêmes munitions, les mêmes arguments et la même aigreur. On me dira qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs, que certains enjeux se prêtent mal à la nuance et au juste milieu, que le conflit est au cœur du politique et qu’il est préférable de les résoudre par des mots ou des arguments que par la violence et les armes, mais je reste persuadé que le climat d’affrontement actuel dessert la discussion démocratique, que nous assistons à une érosion de la civilité, du respect et de la raison.


Cette soupe souvent indigeste que nous servent nos médias généralistes, explique Bazzo, elle a toujours à peu près le même goût et manque terriblement de « diversité ». Certes, reconnaît-elle, il est bien de voir à l’écran des enfants de la loi 101, mais la diversité qui l’intéresse ne renvoie pas seulement à la couleur de la peau ou à l’orientation sexuelle. La diversité qu’appelle Bazzo de tous ses vœux est intellectuelle, démographique, territoriale, historique. Obsédé par la branchitude, nos médias généralistes cherchent des têtes d’affiche jeunes et en phase avec les valeurs des élites du Plateau ou du Mile-end, surtout à Radio-Canada. Les X, surtout les femmes, ne seraient déjà plus dans le coup, selon elle. Des boomers encore bien en scelle, tétanisés par la peur de devenir des has been, leur préfèrent souvent les milléniaux avec qui ils partagent souvent une même sensibilité transgressive. « Les X auront toujours été les impurs, écrit Bazzo, coincés entre les milléniaux et les boomers, qui se reconnaissent tous deux comme jeunes. Même pureté, même désir de changer le monde, même innocence, comme si, à une génération de distance, ils parlaient le même langage… » (p. 65). Depuis le printemps 2012, observe-t-elle, cette alliance intergénérationnelle se serait cristallisée autour de la victimologie et d’une bien-pensance vertueuse, laquelle se serait approfondie après les controverses du spectacle SLAV en 2017. Cette morale facile, ce jeunisme tendance, souvent ignorant de l’histoire et du passé, nuirait considérablement à la diversité des points et de vue et des idées, selon Bazzo. Inspiré par le grand géographe Louis-Edmond Hamelin, cette dernière voudrait que nos médias généralistes montrent davantage nos régions. « La première des ouvertures à la diversité, écrit-elle, serait de montrer à tous, Québécois de souche comme nouveaux venus, la complexité et la grandeur de ce territoire. Comment insuffler aux immigrants l’idée de quitter le centre, Montréal, si nous nions nous-mêmes l’existence de la majorité du territoire québécois, qui nous paraît si peu digne d’intérêt que nous ne le montrons pas – ou si peu – au petit écran ? (…) Il faut montrer le pays ». S’ouvrir aux régions, aux villages et aux Québécois qui vivent en dehors des grands centres, et ainsi éviter les clichés, les caricatures, les raccourcis à l’origine de préjugés qui contribuent au morcellement du corps politique, à la séparation symbolique de Montréal du reste du Québec.


Bref, donner à voir des Québécois de toutes les générations et de diverses régions, favoriser une vraie discussion entre gens de bonne foi mais libres de toutes attaches et enfin situer nos préoccupations dans un temps long. Marie-France Bazzo voudrait que notre télévision généraliste évite le carcan « présentiste », qu’elle situe nos défis, nos décisions, nos actions dans une perspective historique plus large et surtout plus longue. On ne peut évidemment que lui donner raison ! Encore faudrait-il faire une vraie place à l’histoire dans nos médias, investir les fonds nécessaires dans de grandes séries d’envergure qui présenteraient des événements et des personnages marquants de notre histoire en évitant deux écueils, celui d’une édification jovialiste ou d’une déconstruction nihiliste. Pour avoir travaillé avec elle à la série Le Québec, une histoire de famille (TVA, 2011-2013), je sais que cet intérêt est sincère. Reste à trouver les fonds et la volonté pour aller plus loin. Nul doute dans mon esprit, Télé-Québec pourrait faire beaucoup mieux et beaucoup plus à cet égard.


L’essai de Marie-France Bazzo, on le voit, ne se confine pas à la critique. Tout au long du livre, elle esquisse des pistes de solutions et formule parfois des propositions très concrètes. Dans sa troisième et dernière « checklist », elle s’imagine directrice de la programmation d’une « chaîne publique » et aligne une série de propositions rafraîchissantes : « Ne jamais prendre le public pour des idiots (…), instaurer des rendez-vous qui tirent l’esprit vers le haut (…), travailler pour le bien commun et non pour des groupes d’intérêts ou l’idéologie à la mode (…), préférer les solutions à l’ironie et au défaitisme (…), m’assurer de la pluralité et de la diversité des voix (…), programmer des émissions sur les livres et la philosophie (…), réduire le cumul des jobs d’animation [et] le nombre d’humoristes en onde », etc. Le programme de Marie-France Bazzo pour faire face à la crise de nos médias généralistes est simple, bien pensé et permettrait de tenter autre chose. La qualité plutôt que la facilité. Puisque le « pays » qu’elle nous invite à voir semble plus québécois que canadien, on se prend à rêver qu’un gouvernement nomme une telle femme à la tête de Télé-Québec !


Citations


Il faut accepter de présenter des voix dissonantes, et on ne doit surtout pas céder à l’esprit de clique qui prévaut dans beaucoup d’émissions actuelles. Des émissions où tous pensent en rond et s’autocongratulent d’être si agiles et vertueux avec leurs discours pointus et bien-pensants. On doit faire mieux, surtout qu’on peut faire mieux… Parce que les temps sont intéressants. Parce qu’il se passe des choses inédites qu’il faut essayer de comprendre, parce que ça brasse partout, parce que des murs s’élèvent, réels ou virtuels, parce que des certitudes s’écroulent. (p. 35)


Tout doit être léger, léger ! Faut pas se prendre la tête, au Québec. Si une pensée se déploie un dimanche de grande écoute, si un discours amène à réfléchir un peu, il faut l’interrompre d’une joke de mononc, comme pour empêcher l’esprit du téléspectateur de prendre de la hauteur, comme si le Québec était encore un pays de « pauvres » incapables de penser ou de réfléchir, sans autre échappatoire que la blague un peu lourde. On semble vraiment se fatiguer à rien puisqu’il faut rire sans cesse et que de voir de nouvelles têtes, ou des têtes racisées, ou des têtes avec des idées, ou des têtes ayant dépassé soixante ans – à quelques exceptions près – pour animer, ça nous épuiserait. (p. 47)


De nombreux facteurs expliquent, avec pertinence, la désaffection envers la télé classique, mais on ose peu pointer celui qui me semble plus sensible, le plus important parce que lui, on peut le changer : on prend les téléspectateurs pour des épais. Pour des matantes sans grand appétit d’apprendre, pour des mononcs un peu colons, pour des moutons qu’il ne faut surtout pas dépayser. (p. 52)


Il est de plus en plus rare de voir, de lire, d’entendre nos commentateurs vedettes et nos animateurs s’éloigner de la ligne de leur camp. Certains matins, certains jours, on a l’impression qu’une note a été diffusée par le Politburo ou l’organe décisionnel, et ce, dans les médias de toutes allégeances. La famille idéologique pèse lourd et se referme sur ses membres. En fait (…) nul besoin de directives quotidiennes, chacun sait vers où se dirige son groupe, comment réfléchit son camp, quel est son filtre de compréhension du monde. Chacun a intériorisé la demande. La ligne est intégrée. On s’autocensure parce que c’est plus facile, plus confortable. Parce qu’on s’est convaincu que c’est la meilleure vision des choses possible. (p. 100-101).


Parmi les mots pour parler « la langue des médias québécois en 2020 », il y aurait celui de « propos controversés », définis ainsi : « Gants blancs langagiers pour désigner une opinion qui heurte les préférences idéologiques d’un journaliste ou d’un média. Les propos controversés sont ceux qui s’éloignent (même un peu) de la norme acceptable et qui portent le plus souvent sur l’immigration, la loi 21, le véganisme, le langage épicène, etc. Ils sont souvent considérés par les gardiens de la rectitude comme le stade précédent le dérapage » (p. 179)