• David Santarossa

Le vivre-cloisonné racialiste

Lecture de Mathieu Bock-Côté, La révolution racialiste, La cité, 2021.


Depuis quelques années déjà, il ne passe pas une semaine sans qu’une polémique autour du racisme ou du sexisme ne défraie la chronique. Ces controverses, qu’on ne peut plus tenir depuis longtemps que pour de simples cas isolés, bousculent le sens commun. On nous dit par exemple que le genre n’est qu’une construction sociale, que la mention d’un titre de livre est raciste ou bien que le colonialisme revêt aujourd’hui les habits de la laïcité et du français comme langue commune. La réaction du grand public à l’égard de ces idées est généralement épidermique. On s’offusque des conséquences loufoques ou choquantes qu’on en tire, mais on peine à comprendre toute leur portée et à leur répondre de manière rationnelle. Dans le dernier livre de Mathieu Bock-Côté, La révolution racialiste, le sociologue se donne pour tâche de révéler tout l’impensé qui se dissimule derrière cette idéologie.


À la lecture de ce titre pour le moins provocateur, on entend déjà les critiques de l’essayiste : « N’est-ce pas exagéré que de parler de révolution racialiste ? » Dans l’imaginaire collectif, les révolutions impliquent de la violence, une guillotine ou encore une milice armée renversant le pouvoir. Si une révolution était en marche au Québec, ça se saurait. De telles préconceptions ne sont pas dénuées de tout fondement, mais elles oublient le fait que la pensée révolutionnaire s’adapte à l’esprit du temps. Aujourd’hui, le racialisme, qu’on appelle aussi parfois le « wokisme », s’approprie les codes de l’époque pour se faire passer insidieusement pour une simple revendication réformatrice. L’essai de Mathieu Bock-Côté fait donc œuvre utile en révélant le vrai visage de cette idéologie qui se caractérise par différentes facettes de l’esprit révolutionnaire : l’iconoclasme, le désir de rééduquer des adultes ainsi que l’aspect totalisant de sa pensée.

Les concepts racialistes sont des concepts révolutionnaires qui se font passer pour réformistes mais engendrent en fait une société nouvelle, radicalement conflictuelle, et qui devient incapable d’envisager même théoriquement un authentique monde commun. (La révolution racialiste, p. 213)


Refonder la civilisation


Le racialisme, cette idéologie qui réduit les rapports sociaux au conflit des « races » entend en effet remodeler tous les fondements de l’Occident comme en fait foi le regard qu’elle porte sur l’histoire de cette civilisation. Pour se plier à cette idéologie, les sociétés occidentales doivent réinterpréter leurs événements fondateurs. Dans le cas des États-Unis, c’est 1776, année de la signature de la Déclaration d’indépendance, qui est la date clé dans la fondation de ce pays, mais aux yeux des racialistes, ce serait plutôt 1619, soit l’arrivée du premier esclave en Amérique. Idem pour le Québec ; alors que c’est généralement la fondation de Québec en 1608 que nous retenons comme moment fondateur, nous devrions plutôt voir cette date comme ne signifiant que l’arrivée d’une vague d’immigrants parmi d’autres, appelées à se succéder durant les quatre siècles suivants. Certains radicaux verront même dans cette date non pas un moment à chérir, mais plutôt à déplorer, car il marquerait le début d’une colonisation abominable. Une poignée de militants impose donc sa lecture de l’histoire et ceux qui refusent d’y adhérer se font qualifier de suprémacistes blancs, rien de moins.


Mais cela apporte la preuve que ces quelques militants ont en réalité beaucoup plus de pouvoirs qu’on ne le pense habituellement, et c’est la force du livre de Bock-Côté que de l’illustrer avec une multitude d’exemples. Loin de réduire son analyse au recensement de la multitude de controverses qui ont marqué l’actualité au fil des années, le sociologue a surtout fait un travail remarquable de lecture des figures les plus importantes de cette idéologie. Grâce à ce travail indispensable, le lecteur comprend le dispositif institutionnel qui tend à légitimer le wokisme. Les idées racialistes commencent par se faire jour dans les universités, puis s’installent progressivement dans la bureaucratie gouvernementale, car on prétend qu’elles sont le fait « d’experts », et quelques années plus tard, c’est dans les entreprises privées qu’on peut les retrouver.


L’individualisme est un autre fondement des sociétés occidentales qui se voit aujourd’hui remis en question. Bien que ce principe ne soit pas sans défaut, il permet néanmoins de traiter l’autre en tant qu’individu libre et égal aux autres et non en tant que membre d’un groupe auquel il serait indissociablement lié. C’est d’ailleurs selon ce principe universaliste qu’historiquement on a condamné le racisme et le sexisme. Or, aujourd’hui, le racialisme qui se réclame de l’antiracisme se retourne contre son argumentaire d’origine. Il avance de surcroît que l’idée même qu’il existerait des individus hors des rapports de forces raciaux serait une caractéristique de la « suprématie blanche » et c’est pourquoi l’idée de quota de personnes « racisées » dans tous les milieux doit s’imposer.


Ce changement de paradigme dans la lutte au racisme devrait nous inquiéter. D’un côté, le racialisme considère la discrimination positive comme étant libératrice, alors qu’il associe l’universalisme à un « suprémacisme blanc » ne disant pas son nom. De l’autre côté, pour les universalistes comme Mathieu Bock-Côté, toute discrimination est à condamner peu importe la justification que le racialisme tente d’en donner. Il est à prévoir qu’un tel schisme divisera de plus en plus la population et on peut légitimement se demander comment une société peut durer si un tel désaccord sur une question aussi fondamentale que le racisme oppose ses citoyens.


La stratégie de la gauche woke est transparente, et même revendiquée, dans certains cas : il s’agit de s’emparer d’un mot frappé d’une universelle réprobation et de lui coller une nouvelle définition, que l’on dira scientifiquement validée parce qu’elle sera légitimée par les militants déguisés en experts qui sévissent dans les départements de sciences sociales et colonisent ensuite le langage médiatique. (La révolution racialiste, p. 25)


Finalement, c’est le processus décisionnel démocratique qui est condamné. Comme toute norme sociale ne serait qu’une question de rapport de force, la nouvelle idéologie woke décline le dialogue et refuse du même coup le processus démocratique. On dit même de la liberté d’expression qu’elle est un mécanisme d’oppression à l’égard des minorités ethniques. Plus encore, le wokisme voit dans toute critique à son égard une forme de racisme. Pour justifier ce dernier propos, le sociologue reprend une résolutiondu Parlement européen qui identifie au « suprémacisme blanc » toute tentative visant « à saper ou affaiblir le mouvement Black Lives Matter » (p. 85). On voit donc la stratégie discursive de cette nouvelle idéologie : elle propose une interprétation bien particulière du réel pour ensuite la transformer en slogan et achève de cadenasser son discours en proclamant que toute personne s’y opposant est une personne raciste ou sexiste. À ce sujet, Mathieu Bock-Côté observe très justement que depuis la Deuxième Guerre mondiale, le racisme est vu comme le péché capital en Occident, et puisque personne ne souhaite se faire accoler l’étiquette de raciste, cela a permis à cette idéologie racialiste qui se prétend la voix de l’antiracisme de gagner sans cesse du terrain. C’est par exemple dans ce but d’éviter l’épithète de « raciste » que les médias occidentaux ont accordé une pleine légitimité à des slogans aussi radicaux que « Defund the police ». Que certains idéologues veuillent aller jusqu’à enlever à l’État le monopole de la violence légitime en abolissant les forces de l’ordre révèle parfaitement en quoi de telles idées sont véritablement révolutionnaires. Et le fait que ces idées puissent être maintenant perçues comme étant valables et dignes d’être défendues dans les grands médias témoigne également de toute la complaisance médiatique à l’égard du wokisme.


Combattre le monopole de l’inclusion


Bien qu’il critique radicalement le wokisme, Mathieu Bock-Côté ne tombe pas pour autant dans la pure réaction face à ce dernier. Sa pensée est plus nuancée. Pour contrecarrer cette nouvelle gauche, Bock-Côté défend par exemple une certaine forme d’individualisme, mais sans verser non plus dans l’apologie du modèle néo-libéral et de son individualisme radical. Aux yeux de l’essayiste, le véritable risque que peut engendrer le wokisme est la dissolution du commun dans un cloisonnement identitaire d’ordre racial. Ceux qui connaissent déjà l’auteur ne seront pas surpris de savoir que c’est surtout par le nationalisme culturel qu’il entend s’opposer à la décomposition de la société orchestré par le racialisme : « La notion de peuple fonde une communauté politique en assurant son substrat historique et son noyau identitaire, mais lui permet d’accueillir de nouveaux membres en codifiant son appartenance dans les formes de la citoyenneté. » (p. 216) Dans son esprit, l’universalisme désincarné des droits de l’Homme ne peut pas seul résister au wokisme, et c’est plutôt le nationalisme qui permet de créer un monde commun sur la base d’une identité, certes historique, mais aussi culturelle à laquelle tous et chacun peuvent adhérer.


Il importe de renouer avec la notion de peuple. Un peuple n’est pas une race : on peut y adhérer. On peut s’y fondre. On peut embrasser son destin et s’y intégrer, s’y assimiler. Il ne s’agit pas d’une catégorie étouffante, relevant du déterminisme biologique. (La révolution racialiste, p. 215)


On peut conclure à la lecture de Mathieu Bock-Côté que ceux qui se réclament aujourd’hui de l’inclusion et du vivre-ensemble défendent en réalité un vivre-cloisonné où la possibilité du commun devient une fiction entretenue afin de passer pour fréquentable aux yeux des médias. À l’inverse de cette idéologie de la division, Mathieu Bock-Côté présente de manière magistrale sa réponse à ce vivre-cloisonné racialiste : le refus de toute discrimination associée à une réelle inclusion culturelle à la majorité historique francophone du Québec.