• Nicolas Bourdon

L’amitié polémique

Lecture de : J’attends de toi une œuvre de bataille : correspondance de Pierre Eliott Trudeau et Pierre Vadeboncoeur (1942-1996), Lux Éditeur, 2021

Vadeboncoeur et Trudeau ont vécu leur enfance et leur adolescence parmi la bourgeoisie canadienne-française d’Outremont, petit cocon patricien protégé de la pauvreté de la grande ville. Le père de Vadeboncoeur était pharmacien et le père de Trudeau un riche homme d’affaires. Les deux Pierre se sont connus durant leurs études au collège Jean-de-Brébeuf et ont reçu une éducation choisie ; alors qu’ils ne sont que dans la mi-vingtaine, ils ont beaucoup lu et partagent des références littéraires communes : Valéry, Bloy, Péguy, Balzac et Gide sont quelques-uns de leurs écrivains de prédilection. Il serait étonnant de trouver autant d’auteurs français dans la bibliothèque de jeunes intellectuels québécois d’aujourd’hui. Depuis les années 1940, l’horizon mental des intellectuels s’est fortement américanisé.


Dans les premières lettres qu’ils s’échangent, on peut observer deux jeunes à la recherche de leur identité. Ils souhaitent accomplir quelque chose de grand, quelque chose qui correspondrait aux idéaux transmis par ces grands auteurs qu’ils admirent. Vadeboncoeur souffre de « neurasthénie » – aujourd’hui, on dirait d’une dépression – dont il ne guérira vraiment qu’à la fin des années 1940. Trudeau aussi se cherche, mais il souffre un peu moins. Le futur premier ministre du Canada écrit à partir de Mexico, de Londres, de Paris et de Bagdad ; il voyage, il poursuit de brillantes études dans les plus grandes universités du monde. Il a à la fois trop de devoirs et trop de divertissements, raison pour laquelle il n’a pas toujours le temps d’écrire à son ami, tandis que Vadeboncoeur, lui, demeure à Outremont dans une espèce de fixité méditative. Souvent, l’apprenti-écrivain s’élève au point de rejoindre l’éther des hauteurs comme Borduas, peintre qu’il admirait, tentait d’atteindre les sommets de l’abstraction : les lettres de Vadeboncoeur empruntent parfois à la mystique par la place qu’elles accordent au sentiment et à la quête d’un idéal presqu’inaccessible.


Vadeboncoeur joue d’ailleurs un peu le rôle de conscience sociale du jeune Trudeau. L’attitude de ce dernier n’est pas, selon lui, celle d’un « homme qui a beaucoup agi, beaucoup pesé et qui a appris que rien n’est gratuit, spécialement pas les œuvres. » L’essayiste lui reproche de surjouer son indignation et de faire le « Don Quichotte », une manie chez Trudeau selon lui. Cette image de Don Quichotte correspond bien au souvenir qu’a laissé le personnage que fut Trudeau : celui d’un être qui flottait au-dessus de la réalité et qui, pour beaucoup, s’est créé des ennemis politiques sur mesure, les nationalistes québécois, qu’il a ensuite diabolisés pour mieux souligner aux yeux de la population canadienne qu’il pouvait jouer un rôle politique déterminant en les combattant vigoureusement.


Dans une de ses lettres, Vadeboncoeur va même jusqu’à critiquer le voyage autour du monde que s’apprête à faire Trudeau : « ce voyage, dit-il, est impensable pour une conscience un tant soit peu sensible. » En regard « du problème qui se pose dans l’univers », ce voyage ne peut être, à ses yeux à lui, qu’une frivolité.


Trudeau, il faut le dire, est beaucoup moins sévère envers son correspondant ; il lui fait bien quelques reproches, mais en général il se montre surtout admiratif. Dans une lettre qu’il lui adresse en 1946, alors qu’il est étudiant à Harvard, il écrit : « L’an passé, le nombre et la qualité de tes lettres me tenaient dans un état constant d’infériorité. »


En 1965, Vadeboncoeur se dit « atterré » lorsque Jean Marchand, Gérard Pelletier et Pierre Elliott Trudeau annoncent qu’ils seront candidats pour le Parti libéral fédéral aux prochaines élections. Pendant sa jeunesse, Vadeboncoeur semble avoir connu un Trudeau qui nous est demeuré largement inconnu, mais qu’on perçoit parfois, comme subrepticement, dans quelques lettres. Il se montre généreux, par exemple, en prêtant de l’argent à son ami et fait preuve de réelle empathie en lui donnant des conseils pour qu’il se sorte de la dépression qui le ronge ; enfin, il partage l’engouement de son correspondant pour certaines figures intellectuelles. Nous devons par contre nous contenter de ces quelques brefs aperçus du jeune Trudeau, car la très grande majorité des lettres retrouvées aux Archives nationales du Canada par Alain Vadeboncoeur, le fils de l’écrivain, sont celles de Pierre Vadeboncoeur.


Le ralliement de Trudeau au parti libéral est perçu par son ami comme une trahison de leurs idéaux de jeunesse : « il reste que cette extrême fidélité que nous connaissions jadis et pour laquelle nous honorions Bourassa, Woodsworth, Borduas et la Commune plutôt que Thiers, et Péguy plutôt que l’université, et les dreyfusards plutôt que leur contraire, et Pellan plutôt que Charles Maillard, et Jacques Thibault plutôt qu’Antoine, et encore Bourassa plutôt que Laurier, est bien perdue pour toi, et tu as perdu jusqu’à la sensibilité qui garde à l’humanité quelque jeunesse », lui écrit-il (p. 231). Pour Vadeboncoeur, à travers cette candidature, Trudeau rejoint l’establishment politique et choisit le pouvoir plutôt que le progrès, le statu quo plutôt que le changement, la compromission plutôt que la rupture.


Fait à noter : Trudeau annonce sa candidature au Parti libéral seulement trois ans après la parution dans la revue Situations de « La ligne du risque », l’essai le plus connu de Vadeboncoeur dans lequel il fustige l’esprit de tradition et de peur qui règne alors sur le Canada français. Les politiciens partisans du statu quo sont vilipendés, notamment Laurier, « un politicien réaliste et poète préoccupé avant tout de sa propre gloire [qui] procédera […] à opérer le salut de son parti en l’accommodant à l’esprit régnant ». Vadeboncoeur avait jusqu’ici pensé que son ami « persifleur et frondeur » inscrirait son action dans le sillage d’êtres admirables qui choisissent la rupture, la création et l’audace. Mais Pierre Elliott Trudeau sera malheureusement un nouveau Laurier plutôt qu’un nouveau Papineau.


La correspondance des deux Pierre ne survivra guère à cette entrée en politique de Trudeau : les deux amis sont désormais deux adversaires politiques. Vadeboncoeur a d’ailleurs une belle formule pour décrire la polarisation dramatique qui s’opère entre eux : « Au bout de la ligne, il n’y a rien à dire. On n’est plus dans la complexité de l’humain : les événements et les partis ont dramatiquement simplifié toutes choses entre nous. » (p. 245)


Ainsi, leur correspondance s’étiole, connaît une pause de vingt-trois ans et ne reprend qu’à l’occasion de deux courtes lettres. Ils ne se reverront qu’à quelques reprises dans les années 1990. Les deux correspondants parlent encore « d’amitié » pour désigner les liens qui les unissent, mais c’est une amitié qui ne tient que par le souvenir, par une surprenante « permanence du cœur » qui défie les années et les profonds désaccords.