• André Joyal

Chacun sa motivation

Lecture de : Louis Cornellier, Une affaire de sens : Essais sur la littérature et la transcendance, Médiaspaul, 2022, 165 p.


Familier aux lecteurs du Devoir depuis plus de 25 ans pour ses recensions du samedi, Louis Cornellier ne cache pas son adhésion à une foi chrétienne qui n’a rien cependant de celle du charbonnier. Le lecteur réfractaire à tout ce qui lui rappelle les grenouilles de bénitier ou autres « mangeux de balustrades » n’a rien à craindre ici, car cet ouvrage est une invitation lancée à tout amateur de littérature, qu’il soit athée, agnostique ou croyant. Dans une note liminaire, l’auteur précise rechercher dans la lecture le sens spirituel et existentiel de l’expérience humaine. Il s’identifie en tant que lecteur ordinaire qui, tel Tzvetan Todorov, (La littérature en péril, 2007) lit des oeuvres «pour y trouver un sens qui lui permet de mieux comprendre l’homme et le monde…» En s’appuyant sur les œuvres canoniques d’auteurs étrangers et québécois, Cornellier reprend dans cet ouvrage de dimension modeste des essais déjà publiés dans Présence Info ou encore dans la série Le Devoir de philo. La première partie, « Inspiration classique », se rapporte à des personnages immensément connus alors que la seconde, « Inspirations contemporaines », mis à part Yasmina Reza et l’ineffable Houellebecq, se réfère à des auteurs québécois moins connus.


Ne pouvant les prendre tous en considération, j’ai donc fait des choix en ayant à l’esprit que la meilleure littérature, comme l’écrit Cornellier,

« [il] cherche l’infini, mais sait que sa grandeur est dans le chemin, puisque la destination, à mesure, s’éloigne, même si elle se laisse parfois entrevoir le temps d’un éclair, d’une inspiration. Dans les pages qui suivent, j’essaie de la lire, dans cet esprit » (p. 12)

Le tout débute avec Morphine de Mikhaïl Bougakov pour faire le lien entre la littérature et la vérité d’après Proust, à la suite d’une brève allusion à Journées de lecture. En se référant à un livre de John Ruskin, Cornellier ne cache pas, ici comme tout au long de l’ouvrage, les émotions que lui procure une lecture, par des allusions à des souvenirs de jeunesse. Ainsi, il donne raison à Proust en affirmant que les lectures de jeunesse facilitent l’entrée dans le monde qui nous entoure.


Pour aborder Tchékov, l’auteur rend hommage à Simon Leys qui, par Le bonheur des petits poissons (2009), lui a fait grandement apprécier L’étudiant, la nouvelle préférée du médecin-écrivain russe. Le lecteur assiste ici à un affrontement entre Harold Bloom (How to read and why, 2000) et le sinologue que j’ai découvert en 1979. Ce dernier a réagi à l’écrit du premier, ce qui fait dire à Cornellier qu’il convient de chanter les querelles d’interprétation :

« Elles sont le moteur de l’intelligence, littéraire, théologique et humaine » (p. 34)

La suite ne s’invente pas. L’auteur, à travers Le bourgeois Gentilhomme, nous fait entrer dans l’univers de Molière et son Monsieur Jourdain en l’associant à celui de…Pierre Falardeau et son Elvis Gratton. On sait que les deux personnages – créés dans un espace temporel distancié de plus de 300 ans – -, ne se sentent pas bien dans leur peau. Ils n’ont de cesse d’aspirer à devenir autre que ce qu’ils sont en enviant les bourgeois pour l’un et les Américains (qui l’ont l’affaire) pour l’autre. Aux yeux de Cornellier, Elvis Gratton s’avère victime de son aliénation, alors que, pour ce qui est de celui qui faisait de la prose sans le savoir, son désir de devenir noble s’explique par sa conviction que les nobles sont raffinés et cultivés. Cornellier en conclut que l’humour n’est pas qu’un divertissement ; il peut prendre la forme d’un puissant outil de réflexion.


Comme adepte du festival de musique classique de Lanaudière, l’auteur se devait de porter attention à Mozart et à Beethoven. Il aborde l’oeuvre de ce dernier à travers les yeux de Comte-Sponville, un habitué de La Grande Librairie. L’auteur de L’inconsolable et autres impromptus (2018), grand admirateur de Beethoven estime que « l’art ne donne à penser qu’en donnant à ressentir, à aimer et à admirer ». Le journaliste du Devoir n’en pense pas moins à partir de l’exemple de la sonate Appassionata telle qu’interprétée à Joliette par Marc-André Hamelin.


Yasmina Reza avec Le Dieu du carnage (2006) ouvre la seconde partie, « Explorations contemporaines ». Le brasse-camarade entre deux gamins conduit leurs parents, pourtant très civilisés, ayant tout pour développer une grande amitié, à s’entredéchirer. On le sait, rien n’est facile avec les relations humaines. Pour s’en convaincre, il suffit de prêter attention au chapitre suivant consacré à Michel Houellebecq. Imprégné de préjugés envers ce dernier, il a fallu au critique du Devoir l’insistance de son frère pour se résigner à y prêter attention. Je suis bien placé pour comprendre ses réticences, car j’étais convaincu, au tournant du siècle, que le futur lauréat du prix Goncourt n’était porté aux nues que par une certaine faune parisienne envers laquelle je ne ressentais aucune affinité. J’ai donc lu Les Particules élémentaires ayant en tête que c’était un mauvais roman. Et voilà que l’an dernier, après avoir lu pas moins de quatre autres ouvrages de Houellebecq, j’ai relu Les Particules avec cette fois des préjugés on ne peut plus favorables. J’en ai conclu que c’était le meilleur des cinq. Pour sa part, Cornellier avoue que c’est la poésie de Houellebecq qui lui a fait perdre ses préjugés :

« J’avais cru avoir affaire à un professeur de désespoir, frimeur (…), j’ai découvert l’autre Houellebecq, le poète Pascalien et romantique en quête du visage de Dieu » (p. 111)

On passe ensuite à Félix. D’abord avec Adagio qui permet à Cornellier de voir l’attachement de notre troubadour national envers l’Église, ce que confirmera Andante, l’un et l’autre publiés avant la défaite d’Hitler. Je me rappelle avoir vu avec mes parents la pièce de théâtre présentée à la télé de Radio-Canada par laquelle Leclerc affirmait sa conviction que si le Christ revenait sur terre dans le Québec contemporain, il serait à nouveau crucifié. Cornellier en dégage la signification que la vérité ne passe pas. À propos de Vigneault, l’enfant de Natashquan, celui qui a fait de l’hiver son pays et qui considère que tous les humains sont de sa race, Cornellier rappelle qu’il a écrit une messe en 2008. Le poème Sur le chemin susciterait un lien avec Heidegger et on pourrait y voir une invitation à se faire le berger de l’être. Avec son recueil Un pays intérieur, Vigneault avoue sa conviction de l’existence d’une vie après la vie.


Dans un épilogue particulièrement touchant, après s’être attardé, entre autres à Gabrielle Roy, André Major et Claude Jasmin, Cornellier évoque les difficultés de la vieillesse de ses parents pour nous rappeler que la vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Et, malgré l’appui apporté par nos proches et autres amis, certains bouts doivent être franchis en ne comptant que sur nous-mêmes, en recourant, au risque de se répéter, à l’apport de la musique, de la littérature et, dans son cas, de la foi.


Face à la littérature, chacun a sa motivation. Si avec cet ouvrage la quête de sens joue un rôle déterminant, la curiosité, vue par Pierre Foglia comme un des quatre éléments pouvant conduire au bonheur, peut servir également de motivation. À 14 ans, à l’épicerie du coin, j’ai été attiré par un livre placé entre Allô Police et la feuille jaune Ici Montréal : une bibliographie de la reine Néfertiti. Je l’ai acheté, étant curieux de savoir comment on vivait au temps des pharaons. Au même âge, un ami m’a dit avoir lu d’un trait La ferme des Animaux, en évitant de répondre aux appels de sa mère : « Viens manger ! Ça va être froid ! » Sans rien connaître d’Aragon et de Ferré, il s’interrogeait sur la possibilité que les hommes puissent vivre ainsi. Était-il à la recherche d’un sens ? Oui, à chacun sa motivation telle que démontrée par Cornellier. Tout lecteur de cet ouvrage sera ainsi invité à faire des liens avec ses propres découvertes littéraires, en bénéficiant de la grande érudition de l’auteur laquelle s’avère être à la mesure de sa sensibilité.