• André Joyal

Aujourd'hui et pour toujours, une société distincte

Lecture de: Étienne-Alexandre Beauregard, Le schisme identitaire : guerre culturelle et imaginaire québécois, Boréal, 2022, 278 p.

Pour ceux chez qui le mot « identitaire » suscite de l’urticaire, un nom est à retenir : Étienne-Alexandre Beauregard. A star is born comme on dirait chez nos voisins. Louis Cornellier du Devoir, une fois n’est pas coutume quand on connaît ses exigences, s’est fait dithyrambique en qualifiant Étienne-Alexandre Beauregard de génial ; oui, rien de moins. Il faut dire qu’à son âge, sur la question nationale, ce que nous faisions de mieux, nous et ceux de notre génération, tels que les Bernard Landry, Pierre Marois, Brian Mulroney, Denise Bombardier et autres, c’était d’écrire dans les deux grands journaux étudiants du début des années 1960 : Le Carabin et le Quartier-Latin, lesquels se permettaient parfois de se faire insolents. Or, d’insolence, ce jeune auteur – qui a quitté le PQ dirigé par François Lisée (on le comprendra…) –, pour se joindre à la CAQ tout en conservant ses convictions d’indépendantistes, n’en manque pas. Il en faut une certaine dose pour afficher sans scrupule ses convictions : il est de droite, certains s’empresseront de le signaler. En effet, lui et Mathieu Bock-Côté logent à la même enseigne. Ils laissent à d’autres les soucis de la nouvelle gauche multiculturaliste davantage préoccupée par le sort des minorités de tout genre que de l’avenir de leur nation, à l’instar de la gauche française radicale[1] ou de Québec solidaire.


Étudiant au baccalauréat en philosophie et en sciences politiques (oui, on l’imagine pouvoir faire les deux en même temps), Étienne-Alexandre Beauregard s’affiche comme disciple de Lionnel Groulx qu’il voit comme le fondateur intellectuel de la Révolution tranquille. C’est d’entrée de jeu qu’il fait connaître ses couleurs de façon explicite.

Sans que mes convictions personnelles aient changé d’un iota, j’ai [donc] rejoint la CAQ puisque je m’apercevais bien qu’il s’agissait du parti le plus à même de défendre le nationalisme foncièrement conservateur qui est le mien. (Le Schisme identitaire, p. 12)

Comment expliquer le titre peu séduisant de l’ouvrage ? Le quidam non friand des recensions qui s’arrêterait face à la devanture d’une librairie, s’il se laissait attirer par la fleur de lys qui figure sur la couverture, pourrait avoir du mal à comprendre le sens du titre de ce « vient de paraître ». L’idée, qui est à l’origine de l’ouvrage, de traiter d’une telle guerre – heureusement sans missiles sophistiqués –, lui a été inspirée par la controverse sur la nature de l’identité québécoise qui s’est manifestée au sein du PQ des dernières années. Il y voit la conséquence d’une guerre culturelle proprement québécoise dont l’enjeu est la définition de l’imaginaire national.


Aurait-il découvert Antonio Gramsci à la faveur d’un cours au Cégep ? La bête noire de Mussolini qui est à l’origine du concept d’hégémonie culturelle accompagne en effet le lecteur tout au long des dix chapitres de cet essai. Les protagonistes de cette guerre non sanglante sont : dans le coin droit, et portant la culotte bleue, le PQ et la CAQ, lesquels défendent une vision nationaliste, tandis que, dans le coin opposé se retrouvent le PLQ et QS qui, sans porter l’effigie de la feuille d’érable sur la culotte, défendent les couleurs du multiculturalisme canadien. Il revient au lecteur d’arbitrer le combat. Ce dernier pourra juger s’il valait la peine, pour réhabiliter Duplessis, dit le « cheuf » de se référer à trois reprises à un ouvrage dû à un obscur député d’arrière-banc du PQ. En s’appuyant sur celui-ci, Étienne-Alexandre Beauregard écrit :

Par rapport au discours qui a abreuvé la Révolution tranquille, il y a une rupture spectaculaire : Duplessis que l’on représentait comme l’antithèse du progrès québécois, regagne maintenant sa place dans la continuité nationale. (Le Schisme identitaire, p. 125)

Ainsi passent à la trappe de cette relecture de l’Histoire, les grèves d’Asbestos, Louiseville, le fer à une « cenne » la tonne, la censure des Enfants du Paradis, les votes achetés à coups de frigidaires, la loi du cadenas et autres «Toé ! Tais-toé ! ».


Le lecteur lui pardonnera cette erreur de jeunesse et appréciera son opposition à ceux, telle cette chroniqueuse «woke» qui bat la charge contre le racisme systémique au Montreal Gazette et au Devoir, cherchant à déboulonner l’État-nation québécois par le court-circuitage de l’héritage intellectuel de Lionel Groulx et de Maurice Séguin. Compte tenu de la menace de disparaître lors des élections d’octobre prochain qui pèse sur lui, l’auteur invite le PQ à s’impliquer dans la guerre culturelle en « adoptant un nationalisme assumé qui permettrait de faire concorder question identitaire et nationale. » (Le Schisme identitaire, p. 207). Une guerre qui implique deux définitions antinomiques du Québec, soit d’une part l’État-nation hérité de la Révolution tranquille et, d’autre part, l’État multiculturaliste conséquence du résultat du référendun de 1995. Il faut se battre en effet, comme le veut la théorie d’une révolution réussie selon Gramsci (Cf. p. 139 et 148), dont la vision du « noyau du bon sens » se serait manifestée, croit Beauregard, par l’élection de la CAQ le 1er octobre 2018.


Puisque l’on parle de crêpage de chignons, la course à la chefferie du PCC mettant en présence deux pugilistes aux allures de coqs de combat (Charest vs Poilieve) donne au chapitre 7 de l’essai de Beauregard, Tory blues ou l’impossibilité d’un conservatisme canadien, un intérêt tout particulier. On y trouve la première allusion à ce Canada vu par Justin Trudeau, ainsi qu’il l’avança lors d’une entrevue accordée au New York Times, comme étant le premier État postnational. L’auteur voit dans cette affirmation deux perdants. D’abord ceux que la Commission Laurendeau-Dunton avait mis en évidence à travers le concept d’États-associés : les Québécois et les Canadiens-anglais (ROC), ensuite le parti conservateur qui abandonna sa dimension « progressiste » avec l’arrivée de Preston Manning.

Avec l’abandon de la riche tradition unitaire tory, la création du PCC a consacré l’existence au Canada d’un courant conservateur complexé, un conservatisme qui n’a plus rien à conserver. (Le Schisme identitaire, p.173)

En conséquence, pour faire échec au monopole libéral sur l’imaginaire canadien, l’Ouest canadien et le Québec apparaissent comme les deux seules poches de résistance (p. 179).


Comme au tournant du siècle on voyait la « génération X» plus préoccupée par la protection de l’environnement que par celle de leur nation, l’auteur a cru bon de rajouter un avant-dernier chapitre intitulé « Le détournement de l’urgence climatique ». Si l’écologisme de Sylvain Gaudreault reçoit ici une attention favorable, il en va autrement pour la jeune égérie qui a attiré un demi-million de manifestants au pied du Mont-Royal à la faveur d’une fort belle température en septembre 2020. L’essayiste s’en prend à l’ineffable Greta Thunberg qu’il identifie comme la leader mondiale du populisme postnational, ce qui lui vaudrait l’accueil favorable, à travers le monde, de ceux qui apprécient son action supranationale. Ces derniers auraient le tort, selon Beauregard, d’être plus réceptifs au discours culpabilisant et postnational des altermondialistes qu’à celui des scientifiques qui prônent l’urgence d’agir pour le climat.


Le Schisme identitaire prend fin sur un chapitre dans lequel il est question du détournement de la démocratie à la faveur du rapatriement de la constitution. L’auteur déplore que la souveraineté parlementaire ait fait place à la révision judiciaire. Du côté de Québec, le non-respect d’une promesse pré-électorale de favoriser une réforme du système électoral en vue d’une meilleure représentation de la volonté populaire, reçoit son assentiment. L’ouvrage de Christian Dufour sur l’importance de conserver le système actuel étant donné le danger d’une dépossession nationale que susciterait toute réforme de l’actuel mode de scrutin électoral a su, sur cette question, le convaincre. Ainsi, en la matière, tout comme je le pense, le statu quo s’avère préférable.

Dans une conclusion particulièrement étoffée à l’image de son introduction, Étienne-Alexandre Beauregard juge utile de citer pour la troisième fois la fameuse tirade de Robert Bourassa au lendemain du rejet de « Meech » : « …le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte… » L’ayant déjà mise en exergue de son premier chapitre, l’auteur n’y voit, avec raison, que du vent. En effet, de Gaulle aurait pu dire du leader du PLQ qu’à l’instar de Daniel Johnson, il n’était qu’un politicien de province, incapable de faire l’histoire. Alors que faire ? L’ouvrage se termine par ces mots:

Au point où nous en sommes, la guerre culturelle que traverse présentement le Québec doit impérativement être gagnée par le camp nationaliste pour réaffirmer la légitimité de l’État-nation québécois, ce que la CAQ peut de façon réaliste accomplir… (Le Schisme identitaire, p. 272)

Il va de soi que cet ouvrage résulte de la lecture d’un grand nombre de volumes et d’articles dont (approximativement) près de 40% sont dans la langue du conquérant. Cela prouve déjà que ce jeune auteur sait lire et son ouvrage révèle aussi qu’il sait écrire. Quant à ses capacités oratoires, l’ayant entendu au colloque de l’IRQ en novembre dernier, je ne peux que dire qu’elles impressionnent. Reste à voir où il en sera, disons, à 40 ans. Ici, j’ai en tête la réplique de l’ancien chancelier de l’Allemagne de l’Ouest Helmul Shmidt (1918-2015) à qui un conseiller, en panique, rapportait que son fils de 20 ans était en train de manifester avec des militants communistes. « Et alors ? dit le chancelier, s’il est communiste à son âge c’est le signe que, dans vingt ans, il sera un bon social-démocrate ! ». Alors, que sera Étienne-Alexandre Beauregard à 40 ans ? Comme on ne peut craindre qu’il se situe davantage à droite, il lui reste à mettre du social dans ses préoccupations pour devenir un bon social-démocrate.

[1] Les dernières présidentielles ont sonné le glas de l’autre gauche…