Identité québécoise : entre impuissance politique et un Canada postnational

Lecture de Jacques Beauchemin, Une démission tranquille, Boréal, 2020


Vingt-cinq ans après la défaite référendaire de 1995, « l’heure est au bilan » au sujet de l’identité québécoise, comme l’indique l’universitaire Jacques Beauchemin dans son dernier essai, Une démission tranquille (Boréal, 2020). Beauchemin y analyse la disposition « psychosociale » des Québécois et, de ce fait, s’inscrit dans la quête contemporaine des penseurs de la condition et de l’identité québécoises qui tentent de démystifier le blocage politique dans lequel nous sommes plongés, en examinant les racines et l’évolution de notre conscience collective qui est passée d’une identité canadienne-française à l’identité québécoise au cours des années 60.


Comme nous, témoin d’une période d’entre-deux époques prise entre la dernière scène de la Révolution tranquille lors d’un certain 30 octobre 1995 et le flou identitaire qui s’en est suivi, Beauchemin tente d’expliquer les raisons de la renaissance de l’identité canadienne-française défendue par certains intellectuels québécois ces dernières années, qui ce fait au détriment de l’identité québécoise et de sa politisation, héritière quant à elle de la Révolution tranquille.



Identité canadienne-française et impuissance politique


L’essai de Beauchemin analyse l’identité collective et émet la thèse que ce retour de la notion identitaire canadienne-française qui provient d’une époque qui semblait révolue, reflète la dépolitisation de l’identité québécoise. Ceci entrainerait un reniement ou un abandon, consciemment et inconsciemment, de l’objectif principal de la Révolution tranquille, soit transformer une conscience historique canadienne-française axée sur la survivance culturelle, mais apolitique, en un mouvement collectif politique ancré dans une identité québécoise visant « l’émancipation politique » par l’accomplissement de l’indépendance du Québec.


Les conséquences de cette dépolitisation ne seraient pas anodines puisque celle-ci représenterait, d’après Beauchemin, la fin du nationalisme québécois :



Si cette hypothèse est juste, nous serions en présence d’une disposition nouvelle au sein de la conscience historique québécoise. Pour la première fois, il s’agirait d’accepter de bon gré et pour ainsi dire activement le rôle qu’on nous a assigné dans le cadre politique canadien : celui, bien illusoire, de peuple fondateur, de minorité nationale ou, plus prosaïquement, de citoyens canadiens. (Une démission tranquille, p. 34)



Sans avoir effectué le long travail de psychanalyste nationale que Beauchemin réalise au sein de son essai, tout nationaliste québécois déçu, mais lucide, aura d’une façon ou d’une autre, effectué le même constat réaliste que l’essayiste : l’identité québécoise a été évincée de l’arène politique et exclue de la vie publique avant d’être reléguée maintenant dans le seul espace privé. On se permettra d’ajouter que cette résiliation collective de l’avenir politique du Québec dans l’indifférence généralisée et la folklorisation de la culture québécoise est d’autant plus difficile à supporter.


En sondant notre inconscient par le biais de grands penseurs de l’histoire du Québec, Beauchemin aborde les ambiguïtés, les contradictions et les illusions que nous entretenons à l’égard du Canada français d’antan, nos relations avec les francophones hors Québec et la reconstruction identitaire qui prit place pour colmater les brèches béantes laissées dans l’identité québécoise après les deux défaites référendaires. Pour lui, le fantasme d’une nouvelle alliance avec le Canada Français ne peut que mener à l’impuissance politique du Québec tout en entraînant pour les francophones du reste du Canada la muséification de leur culture.


Incapable d’assimiler collectivement, et surtout politiquement, l’idée que sa disparition est possible, l’inconscient québécois serait également prisonnier d’un état psychologique qui frôle l’aveuglement volontaire et se présente sous la forme de la « permanence tranquille » qui «enferme la société dans un présent indéfini dont on postule inconsciemment l’intemporalité ». Ceci empêcherait les Québécois de saisir la nature tragique de l’histoire et l’urgence de déterminer leur propre futur par des moyens politiques, les seuls qui puissent réellement assurer la postérité d’un peuple.



Déconstruction de l’État-nation et le retour de l’identité tribale


Si la dépolitisation de l’identité québécoise représente d’après l’essayiste un phénomène inédit dans l’histoire du Québec, on pourrait ajouter qu’elle représente également une adaptation logique, prévisible à un monde où l’État-nation, en Occident du moins, se désagrège en tant que prisme politique par lequel se conçoit la représentation politique d’une société.


Sans le formuler explicitement, Beauchemin effleure la ligne de fragmentation identitaire de notre époque entre les bénéfices de l’individualisme moderne qui désagrège cependant l’appartenance au collectif et la sécurité identitaire qu’offre un retour aux racines historiques et culturelles des peuples :



[...] on peut dire du rapport au monde canadien-français qu’il se constitue dans l’apparente contradiction qui nous fait le rejeter du haut de la modernité triomphante de la Révolution tranquille en même temps que nous y trouvons la représentation réconfortante de notre continuité dans l’histoire. (Une démission tranquille, p. 156)



Cette transformation de l’identité québécoise prend donc place dans une période qui sent venir un nouveau monde postnational, mondialisé et sans-frontières alors qu’un mouvement prend forme au sein des sociétés occidentales marquées par des tensions entre ses factions tribales et communautaires et leurs contreparties nationalistes.


Le combat est toujours en cours entre ceux qui défendent l’idée de l’État-nation (les nationalistes) comme étant la référence politique axiomatique ainsi que la base de toute allégeance et la forme optimale de la constitution politique collective contre les forces postnationales qui ont comme objectif le démantèlement de l’ordre westphalien pour le remplacer par un monde où les entités supranationales et multiculturelles supplanteraient les nations et formerait la suprastructure de toute politique en cette première moitié du 21e siècle.


Quoique Beauchemin reste dans le cadre de l’histoire québécoise et canadienne, son analyse nous permet de concevoir l’hypothèse qu’inconsciemment les Québécois pourraient déjà avoir intériorisé la venue d’un nouveau monde sans états et sans nations, où l’identité clanique resurgit comme réponse au désagrègement de l’identité nationale alors « qu’il s’installe dans la conscience historique un nouveau rapport à nous-mêmes et une représentation naturaliste de notre collectivité » (p. 157).


Les défaites référendaires de 1980 et 1995 ne pouvaient sans doute qu’engendrer un mécanisme de défense « psychosocial » émanant du subconscient collectif sous la forme familière de la « permanence tranquille » et mener à un retrait du politique, d’autant plus que l’idée même de l’axiome politique de l’État-nation, était (et est toujours) en voie d’éclatement. Sans frontière physique, les penseurs de l’identité canadienne-française se sont inconsciemment réfugiés derrière la palissade psychologique de la tribu.


Cette analyse ne dément pas, mais s’ajoute à la thèse de Beauchemin qui stipule que ce « renoncement à l’émancipation politique » serait une « disposition nouvelle au sein de la conscience historique québécoise » (p. 34), car la tribalisation des identités est elle aussi une disposition nouvelle (du moins depuis la fin des guerres de religion européennes au 16e siècle) dans l’univers politique occidental.



Les Québécois et le Canada postnational


Si Beauchemin place, à raison, l’impuissance canadienne-française dans son cadre politique canadien, le retour du marqueur identitaire canadien-français ne signifie pas pleinement l’acceptation par les Québécois du rôle folklorique et « illusoire, de peuple fondateur, de minorité nationale » que lui assigne le fédéralisme canadien, car ce dernier n’est plus le même fédéralisme que celui qui agissait lors de la Révolution tranquille.


Toujours à l’avant-garde des lubies progressistes, le Canada de Justin Trudeau est aujourd’hui un pays « postnational »[1] comme l’indiquait notre premier ministre au début de son premier mandat, un projet promu par une partie significative de nos élites médiatiques, académiques, corporatives et politiques depuis quelques décennies déjà. Le fédéralisme canadien bâti sur une genèse biculturelle auquel les canadiens-français pourraient adhérer est révolu, car il ne reste en face d’eux que la société « sans identité collective »[2] canadienne.


Sans en faire le cœur de son analyse, Beauchemin entrevoit correctement le monde postnational et apolitique qui dépasse les frontières du Canada trudeauiste ainsi que les dangers de guerre civile qu’il porte en lui quand il déclare, inspiré par Hannah Arendt :



L’avancée du « désert » est ce qui guette un monde sans politique, régressant à l’antipolitique des sociétés d’avant celle de Rome. Le désert, c’est alors ce monde sans délibération sur les fins de la collectivité, dans lequel les différences et les divergences ne peuvent s’exprimer autrement que dans la violence pure. Le désert avance dans une société privée des moyens de son autodétermination. (Une démission tranquille, p. 32.)



Les Québécois pourraient donc avoir entamé une dépolitisation d’eux-mêmes au moment même où le Canada postnational, posthistorique et multiculturel débouche sur sa conclusion inévitable : la multiplication des tribus au sein d’un territoire multiconflictuel. Paradoxalement, la dépolitisation québécoise se ferait simultanément à la dépolitisation de l’identité canadienne mais pour des raisons différentes. La première s’effectuerait par un attachement à un passé mythifié et la seconde par un saut dans le monde futur du chaos identitaire postnational.


Après avoir voulu se former pour s’émanciper d’une forme disparue du fédéralisme canadien, on peut facilement concevoir que la repolitisation de l’identité québécoise devra, cette fois-ci, se concevoir comme moyen de défense contre la déflagration qui s’annonce, où la politique est dépassée par la violence au sein même des nations.



Volonté et nostalgie


Alors que le monde change et le Québec change avec lui, Beauchemin conclut que l’aspect qui déterminera la durée de la société québécoise de culture distincte en Amérique du Nord sera la « volonté » de vouloir continuer notre épopée française sur ce continent et ne pas succomber à la douce démission tranquille qu’invite la dissolution dans le « magma postnational d’une culture mondialisée dont l’anglais sera la lingua franca ».


La « volonté » et le sentiment de nostalgie d’une société québécoise souveraine « qui aurait pu être et de ce qui semble nous échapper » comme l’indique Beauchemin, reste peut-être notre arme la plus potente pour relancer la politisation de l’identité québécoise et éviter la défaite profonde que serait la dépolitisation de celle-ci alors que l’orage approche.











[1] Citation de Justin Trudeau, 9 décembre 2015, The New York Times (lien), « There is no core identity, no mainstream in Canada… There are shared values — openness, respect, compassion, willingness to work hard, to be there for each other, to search for equality and justice. Those qualities are what make us the first postnational state. »


[2] Ibid.