L'Enfer des livres

29/11/2019

Lecture de : Pierrette Lafond, Promenade en Enfer. Les livres à l’Index de la bibliothèque historique du Séminaire de Québec, Québec, Les Éditions du Septentrion, 2019

Barbey d’Aurevilly estimait que « l'enfer, vu par un soupirail, devrait être plus effrayant que si, d'un seul et planant regard, on pouvait l'embrasser tout entier ». Ce coup d’œil sur « l’enfer, vu par soupirail », c’est un peu ce à quoi nous convie Pierrette Lafond dans cet ouvrage, même s’il ne s’agit ici que d’un Enfer métaphorique, celui qui, dans les bibliothèques de jadis, était destiné à recueillir les ouvrages dont on jugeait qu’ils ne devaient pas être mis entre toutes les mains. En effet, cette étude ne s’intéresse pas aux interdits qui frappaient les livres en général, pas plus qu’à la censure ecclésiastique qui a imposé son joug jusqu’à tout récemment sur la culture du Canada français, mais à l’Enfer d’une seule et unique bibliothèque, celle du Séminaire de Québec, dont le fonds pluriséculaire est l’un des rares à avoir été conservé intact et déposé dans les réserves du Musée de la Civilisation. Ce regard très ciblé sur le phénomène de la censure qui a longtemps pesé sur les livres constitue l’intérêt principal de Promenade en Enfer, car il permet de porter à ces ouvrages censurés une attention minutieuse et de relever dans leur matérialité même les marques de la censure, qui sont aussi les traces de son exercice routinier et presque quotidien. C’est un peu à une micro-histoire du livre interdit que s’est donc consacrée Pierrette Lafond durant ses recherches menées dans le cadre de sa maîtrise et qui ont abouti à la publication de ce livre.

 

Quelques années plus tard, lorsque j’ai dû déterminer le sujet de mon mémoire de maîtrise, le choix s’est imposé de lui-même : ces livres-là m’attendaient depuis tout ce temps. Ils constituaient à la fois un univers à découvrir, un mystère à résoudre et une tentation teintée d’une séduisante ironie : une femme avait désormais libre accès à l’Enfer ! Difficile de résister…  (Promenade en Enfer, p. 11)

 

 

L’objet-livre

 

Cet aspect matériel du livre, de ce livre-objet qui se voit physiquement banni des rayonnages de la bibliothèque, est partout présent dans l’étude que nous présente ici la chercheuse.

 

Tout d’abord, elle témoigne, dès son avant-propos, de la relation presque charnelle qui s’instaure entre elle et ces livres autrefois censurés, évoquant cette « indescriptible odeur de papier, d’encre et de poussière » (p. 11) que dégagent les rayonnages où sont stockés les anciens livres du séminaire, mais aussi le mystère que laisse planer sur eux l’interdit.

 

Ensuite, cette insistance sur cet aspect matériel des livres anciens est également soutenue, tout au long des chapitres, par une riche iconographie, dont il faut souligner la grande qualité, qui fait de cette Promenade en Enfer à proprement parler un « beau-livre », tout en soutenant ce titre, qui évoque les déambulations de la chercheuse subjuguée parmi les rayonnages, mais aussi la flânerie des yeux de son lecteur qui le plongent d’emblée, dès qu’il se met à feuilleter l’ouvrage et à contempler ces photographies, dans cet univers de papiers jaunis, de gravures, de reliures défraîchies, sans compter cette typographie caractéristique des anciennes pages imprimées avec ses « s » longs et ses chiffres romains.

 

Cette description réalisée avec minutie de la facture des livres, de leurs reliures, des ex-libris ou étiquettes de libraires collés parfois à l’intérieur, permet aussi au lecteur de découvrir certains aspects moins connus de l’histoire locale du livre et de la librairie. L’auteur évoque par exemple le travail des relieurs de Québec ou de Montréal au XIXe siècle, ainsi que les principaux libraires ayant pignon sur rue dans ces villes à la même époque (p. 78 à 82), sans oublier quelques bibliophiles locaux, comme ce Sir James Stuart, qui fut membre du Conseil exécutif du Bas-Canada dans la première moitié du XIXe siècle, et dont la bibliothèque personnelle ne comptait pas moins de 2538 titres.  

 

 

Enfer et censure

 

Mais, bien sûr, cette exploration des ouvrages autrefois relégués en Enfer offre aussi l’occasion de voir à l’œuvre la censure telle que se pratiqua durant tout près de trois siècles, depuis la création de la bibliothèque du Séminaire de Québec en 1678 jusqu’à l’abolition de l’Index Librorum prohibitorum, en 1966, au moment de Vatican II. Comme on s’en doute, cette censure ecclésiastique est des plus rigoureuses : elle bannit impitoyablement tous les livres qui fleurent un peu trop l’hérésie (écrits jansénistes, protestants), l’impiété (livres volontiers anticléricaux des philosophes des Lumières ou de leurs héritiers libéraux) ou encore l’immoralité (bien que, pour des raisons aisément compréhensibles, les œuvres licencieuses ne soient guère fréquentes dans cet Enfer du Séminaire de Québec où seuls deux titres relèvent de cette catégorie : les Contes et nouvelles de Jean de La Fontaine et un roman libertin du XVIIIe siècle, Tanzaï et Néadarné : histoire japonaise de Crébillon fils). Elle punit également avec rigueur les lecteurs ou possesseurs de « mauvais livres » pris en faute : ainsi de ce séminariste du nom de Chèvrefils qui, surpris à lire un livre de prières anglican, se vit imposer, outre la confiscation du livre, 13 jours de jeûne et 40 de carême en guise de pénitence (p. 117).   

 

 

Un bref survol des auteurs présents dans l’Enfer permet d’y retrouver des noms associés à la production de textes scientifiques, philosophiques et historiques, à des écrits politiques ou religieux de provenances diverses. Le trait commun qui les unit est que tous signent des textes qui comportent à divers degrés des dérogations à la doxa de l’Église catholique. (Promenade en Enfer, p. 71)    

 

 

Parfois, les censeurs québécois feront même preuve de plus de zèle que ceux du Vatican, reléguant en enfer cette traduction anglaise d’un livre sur le pontificat de Pie VI que les censeurs romains n’avaient pas quant à eux mis à l’Index (p. 86), ou jugeant de façon péremptoire à propos de tel autre ouvrage : « Ce livre mérite d’être mis à l’Index s’il ne l’a pas été » (p. 89). Dans le doute, semblent-ils estimer, mieux vaut sévir, comme en témoigne cette autre inscription dans les pages d’un livre relégué dans l’Enfer de la bibliothèque et qui révèle un certain arbitraire, voire une certaine désinvolture de la part du censeur, apparemment débordé : « Ce livre est un peu suspect je n’ay pas eu le tems de l’examiner » (p. 89).

 

Lafond émaille ainsi de citations, d’anecdotes ou de détails parfois savoureux, une analyse exhaustive du fonds de cet Enfer qui fourmille d’érudition et de données chiffrées, mais qui, sans cela, aurait peut-être paru un peu aride au lecteur ordinaire qui se serait plongé dans Promenade en Enfer en amateur, attiré par un intérêt pour les livres ou pour l’histoire locale.

 

 

Les annotations

 

De ce point de vue anecdotique, un des éléments les plus remarquables de son étude me semble être ce « dialogue intime » (p. 84) que le censeur entretient avec le livre censuré lorsque, par exemple, il le rature et, surtout, l’annote. Ces annotations, qui tiennent parfois en un simple mot (« mauvais », « protestant »), sont révélatrices de l’attitude dogmatique de ces ecclésiastiques qui sont évidemment persuadés de détenir une vérité absolue et incontestable au nom de laquelle ils s’autorisent justement à censurer. Cette certitude qu’a tout censeur d’être dans le vrai, et donc d’être dans son droit en jetant l’interdit sur tout discours qui s’éloigne de ses propres idées, est en effet quelle que soit l’époque au fondement de tout esprit de censure.

 

Animés par ce zèle de qui détient assurément la vérité, certains censeurs prennent la peine de justifier leur décision de « damner » tel ou tel livre dans des commentaires plus ou moins étoffés rédigés sur ses premières pages. Parfois même ils répliquent aux écrivains qu’ils censurent, les contredisent ou contre-argumentent, tel celui qui « répond » à un argument de l’auteur Pierre Charron par un renvoi ajouté dans la marge à l’Évangile selon Mathieu ; ou cet autre qui annote sentencieusement un passage de la préface de La vie de Jésus d’Ernest Renan où ce dernier invoque l’inspiration sous la forme d’un « bon génie » en commentant : « Il eut mieux valu s’adresser au génie de l’Esprit saint » (p. 90). Ils usurpent de cette manière la place de l’auteur auquel ils imposent leur auctoritas, sûrs désormais d’avoir le dernier mot !

La plupart du temps, toutefois, les censeurs se contentent d’annotations lapidaires où l’on saisit au vif la sainte colère de celui dont la conviction et la foi sont blessées : « Méprisable production remplie d’impiétés », écrit l’un sur un ouvrage historique de Félix Bodin ; « Livre très digne du lieu où il est placé » tranche un autre à propos d’un roman de Marmontel.

 

 

Donné à l’Enfer avec son auteur qui est un calomniateur, un menteur, un hérétique, un infidèle. (Promenade en Enfer, p. 115)

 

 

Les propos de certains livres leur paraissent d’ailleurs si abominables que, non contents de reléguer ces derniers dans l’Enfer de la bibliothèque, ils vont en plus griffonner ou maculer d’encre certains mots, ou quelques passages qu’il faut absolument et définitivement faire disparaître.

 

Conclusion en demi-teinte

Promenade en Enfer offre donc une étude intéressante du fait qu’elle nous fait entrer, si on peut dire, dans l’intimité des censeurs et des livres censurés. Sa photographie superbe et ses illustrations diverses, en plus de permettre au lecteur d’entrer plus avant dans cette intimité, en font un ouvrage esthétiquement très réussi.

Au moment de clore cette recension, il me faut malheureusement y relever aussi quelques faiblesses, en particulier en ce qui a trait à sa composition. Ainsi, de trop nombreuses répétitions ramènent à plusieurs reprises le lecteur sur ses pas, lui donnant un peu l’impression désagréable de faire du surplace. Par exemple, les débuts des chapitres ont tendance à répéter bien inutilement, ou trop longuement, ce qui a été dit déjà dans les dernières pages du chapitre précédent. Ou encore, certains passages peuvent sembler non seulement redondants, mais inutiles : comme cette note 5 à la page 80, qui aurait dû être supprimée puisqu’elle reprend une information déjà donnée antérieurement, ou bien ce bref exposé sur « Le Diable et les forces du Mal », à la page 69, dans lequel l’auteur s’éloigne à mon avis un peu trop de son sujet.

Plus grave, de nombreuses erreurs orthographiques demeurent dans le texte. Je n’en mentionne que deux, à titre d’exemple : « le janséniste [sic] est déclaré mouvement hérétique » (p. 63) ; « des ouvrages de trois catégories sont explicitement interdits de lire [sic] » (p. 121). De telles erreurs paraissent d’autant plus gênantes qu’elles viennent entacher un livre par ailleurs si beau et si soigné. Je sais bien qu’il est un peu facile de jeter la pierre comme je le fais ici et que, des coquilles, il est malheureusement fréquent qu’il en demeure, même dans des publications qui ont pourtant fait l’objet de plusieurs relectures attentives. Disons pourtant, qu’il en subsiste trop dans ce livre et que c’est franchement dommage dans un ouvrage d’une si belle facture et destiné à des lecteurs bibliophiles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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