L'immigration en question

Lecture de Jacques Houle, Disparaître ? Afflux migratoires et avenir du Québec, préface de Mathieu Bock-Côté, Montréal, Liber, 2019, 141 p.



S’il est un sujet que l’on manipule avec des pincettes, au Québec, c’est bien celui de l’immigration. La rationalité la plus élémentaire fait souvent défaut dans ce débat. Pourtant, c’est bien d’elle que nous avons besoin, plutôt que de clichés manichéens. D’un côté, il y aurait ceux qui sont disposés à l’accueil et à la générosité ; de l’autre, ceux qui font preuve de fermeture. Ancien fonctionnaire fédéral d’Emploi et Immigration Canada, Jacques Houle ose s’atteler, sans prétention ni mauvaise conscience, d’un point de vue rationnel justement, à ce sujet épineux de l’immigration, en posant clairement une question dérangeante : la majorité historique du Québec est-elle sur la voie de la disparition ? Cet ouvrage nous offre les éléments de réponse nécessaires pour agir de façon éclairée.


Avant de plonger dans la période contemporaine, Houle revient sur l’histoire de la disparition programmée du Canada français. Dès la Conquête, l’objectif du colonisateur est en effet de faire de sa nouvelle possession un territoire entièrement britannique. Avec l’Acte de Québec de 1774, les visées d’assimilation demeurent les mêmes, mais ce sont les moyens qui changent : la brutalité des armes étant exclue, le changement démographique en faveur des anglophones sera opéré par une immigration massive. Avec la Révolution américaine, des dizaines de milliers de loyalistes viennent s’établir dans les colonies maritimes et dans la Province of Quebec. Après l’Acte d’Union de 1840, les vagues d’immigration vers le Canada-Ouest (Ontario actuel) s’intensifient et la mise en minorité des Canadiens français, dès 1851, y est consommée : « l’ethnocide de la nation française d’Amérique du Nord est bien enclenché » (p. 29). Ces éléments sont connus. Retenons qu’en 1951, les Canadiens français hors Québec représentaient 10 % de la population des neuf autres provinces canadiennes. Cette proportion s’est abaissée à 3,8 % en 2011 et elle s’abaissera à 2,7 % en 2036, ce qui fait dire à l’auteur que la communauté francophone hors Québec est vouée à la disparition. Surtout que, ceteris paribus, le Canada a accueilli, en 2016, 2,4 fois plus d’immigrants que les États-Unis.


Ce qui toutefois intéresse davantage dans ce livre que ces rappels historiques de faits relativement bien connus, c’est l’évolution de l’immigration au Québec et la façon dont les différents gouvernements ont géré les flux migratoires. Au tournant du XIXe siècle, ce sont environ 900 000 Canadiens français qui sont passés de l’autre côté de la frontière, ce qui constitue une véritable hémorragie. Selon Houle, c’est la crise des années 1930 qui solidifie la majorité historique francophone au Québec. Les États-Unis, où la crise bat son plein, ferment leurs portes à l’immigration, ce qui met fin à l’exode massif des Canadiens français. Le Canada diminue lui aussi son seuil d’accueil pour contrer un chômage élevé. Pendant la crise économique et la Seconde Guerre mondiale, le Canada ne reçoit que 12 000 immigrants par année alors que ce nombre était de 120 000 dans les années 1920.



Ce blocage en amont et en aval des mouvements migratoires sera avantageux pour le maintien de la majorité canadienne-française du Québec. En 1941, 6,7 % des Québécois sont nés à l’extérieur du Canada contre 8,7 % en 1931. Le Québec est donc plus homogène : les Canadiens français comptent pour 80,9 % de la population en 1941 contre 78,9 % en 1931. (Jacques Houle, Disparaître ?, p. 39)



Jusqu’au tournant du nouveau millénaire, le Québec abritait ainsi une stable majorité francophone d’environ 80 % et plus. Mais cet équilibre est rompu depuis 2003 alors que les gouvernements libéraux ont haussé les seuils d’immigration de façon inconsidérée et injustifiée, provoquant donc un « tsunami migratoire » (p. 45). Pour Houle, le seuil de 50 000 immigrants par année n’est rien de moins qu’un échec répété qui, tous les dix ans, a pour effet de faire venir 500 000 personnes qui s’intègrent plus ou moins bien au Québec français.



La décroissance d’une majorité nécessaire


Si j’évoque cette « majorité nécessaire », c’est bien parce que sans une confortable majorité francophone, celle qui fait converger vers elle les autres cultures, le Québec ne garderait de lui-même que son appellation. Or, depuis les années 1960, la part des personnes nées à l’étranger augmente sans cesse : elle était de 7,4 % en 1961 alors qu’elle est passée à 12,7 en 2011. Cette part augmentera à 20 % de la population globale en 2036. Cette augmentation marquée ne poserait aucun problème si elle n’allait pas de pair avec la baisse de la majorité historique de langue française, qui est passée de 82 % en 1951 à 81,4 % en 2001 et, en 2011, à 79 %. Si la tendance se maintient, Statistiques Canada prévoit que les Québécois de langue maternelle française ne seront que 69 % en 2036. À la fin du XXIe siècle, ils ne formeraient donc plus que 49 % de la population totale, du moins si rien n’est fait d’ici-là...


De plus, si le Québec a longtemps cru que l’intégration linguistique était aussi une intégration culturelle, des indices laissent croire que les deux sont dissociables. Une étude de l’Institut de recherches en politiques publiques, dont Houle fait part, soutient que seuls 16 % des Québécois appartenant à des « minorités visibles » déclarent avoir le Québec comme appartenance première alors que ce taux est de 52 % chez les francophones. Toutefois, à mon avis, même si ces chiffres sont éloquents, ils sont mal choisis en tant qu’indicateurs d’intégration : comment en effet pourrait-on prétendre que près de 50 % des Franco-Québécois ne sont pas intégrés à leur propre culture ?


Houle, qui ne s’oppose pas par principe à toute immigration, pose aussi la question suivante : combien faut-il accueillir de nouveaux arrivants sur une base annuelle ? Le « seuil optimal de succès » oscillerait selon lui autour de 30 000 nouveaux arrivants par année. Or, il est intéressant à ce propos de jeter un œil à la façon dont les gouvernements québécois, libéraux et péquistes, ont agi depuis 1976. Le gouvernement Lévesque a modulé les seuils d’immigration en fonction des cycles économiques. La moyenne des admissions sous sa gouverne était ainsi de 18 166 par année. C’est surtout depuis le deuxième mandat de Robert Bourassa (1985-1994) que les libéraux haussent les seuils annuels d’admission sans tenir compte des cycles économiques.



Dès sa deuxième année au pouvoir (1987), le Québec reçoit 27 236 immigrants nationaux, une hausse de 12 293 (82 %) par rapport à la dernière année du gouvernement précédent (14 943). Et cette augmentation se poursuit pour atteindre un sommet de 52 105 nouveaux arrivants en 1991, soit 3,5 fois plus d’immigrants que ceux arrivés en 1985. (Jacques Houle, Disparaître ?, p. 95)



Le gouvernement de Lucien Bouchard poursuit une politique d’immigration similaire à celle de ses prédécesseurs péquistes, prudente et responsable : moins de 30 000 immigrants sont reçus annuellement sous son gouvernement. L’arrivée au pouvoir de Jean Charest, en 2003, opère en revanche une cassure importante parce qu’il augmente drastiquement les entrées au lendemain de la crise financière de 2007-2008. Le gouvernement de Philippe Couillard s’inscrit ensuite dans la continuité de celui de Charest. Cette gestion laxiste, si elle devait se maintenir, engendrerait la « disparition programmée du peuple québécois » (p. 106), estime Houle. Le Parti libéral du Québec, poursuit-il, aurait « un intérêt structurel permanent à hausser les seuils annuels d’immigration et à les maintenir à des niveaux élevés afin de se pérenniser au pouvoir et, du même coup, assurer l’hégémonie de son option ultra-fédéraliste » (p. 92).



L’immigration n’est pas une panacée économique


Jacques Houle ne focalise pas seulement son attention sur les statistiques et le seuil annuel d’admission – bien qu’il ait le mérite de nous rappeler l’importance de la loi du nombre –, il démonte aussi un certain nombre d’arguments au sujet de l’immigration qui, sans être véridiques, font autorité dans l’espace médiatique. Pour ce qui est du rapport entre l’économie et l’immigration, l’auteur identifie par exemple cinq « faux prétextes ». Ceux-ci, ressassés dans l’espace politico-médiatique, seraient utilisés « pour faire accepter au peuple québécois la fable que des seuils d’immigration élevés et maintenus étaient indispensables à sa survie » (p. 67).


Concentrons-nous sur trois de ces cinq « faux prétextes ». Premièrement, contrairement à l'idée reçue, l’immigration n’aide à rajeunir la population que très peu, voire pas du tout. En appliquant une méthode que Benoît Dubreuil et Guillaume Marois ont retenue dans Le remède imaginaire (Boréal, 2011), Houle démontre que l’immigration, en fonction des données réelles de 2017, n’a abaissé la moyenne d’âge des habitants du Québec que de 0,009. C’est pourquoi il prône une hausse de la natalité plutôt que celle des seuils d’immigration, si l’objectif visé est réellement de rajeunir la population. Deuxièmement, plutôt que de réduire le fardeau qui pèse sur les finances publiques, l’immigration l’accroît. Reprenant les propos de Pierre Fortin, l’économiste, et de Dubreuil et Marois, précédemment cités, Houle conclut effectivement que les immigrants, au cours de leur vie, reçoivent davantage en biens et services qu’ils paient en impôt. Troisièmement, et c’est ce qui est le plus intéressant, il est souvent avancé que l’immigration stimule la richesse des Québécois. Ceux qui cautionnent cette assertion utilisent pour la prouver le produit intérieur brut (PIB) au lieu du PIB par habitant, ce qui est fallacieux : c’est le deuxième indicateur qui permet de mesurer la prospérité qui serait causée par l’immigration. L’auteur offre un exemple frappant. En 2017, le Fonds monétaire international (FMI) révélait que le PIB de la Chine était de 23 120 milliards de dollars américains alors que celui des États-Unis, moins élevé, était de 19 362 milliards. Or, les données de la Banque mondiale montrent que, pour la même année, le PIB par habitant des États-Unis était de 59 531 dollars, soit trois fois et demie supérieur au PIB chinois par habitant, qui était de 16 635 dollars.


En terminant, Jacques Houle propose plusieurs pistes de solution afin d’éviter la « catastrophe démographique » (p. 117) contre laquelle il nous met en garde. Nous n’en mentionnerons que quelques-unes. Lorsque l’on pense à l’avenir de la communauté nationale, l’an 2036 est celui que l’on doit garder en tête. Si les seuils annuels d’admission devaient demeurer à 50 000 immigrants par année, la proportion de francophones passerait cette année-là à 69 %. Puisqu’elle était de 79 % en 2011, cette proportion diminuerait de 10 % en 25 ans, ce qui est énorme. En fixant le seuil annuel d’admission à 30 000 immigrants par année, la proportion de Québécois d’origine canadienne-française ou de langue maternelle française pourrait être en 2036 de 74 % plutôt que de 69 %. Le Québec devrait aussi choisir la majorité de ses immigrants dans les pays francophones et mettre en place de mesures incitatives, comme le fait l’État juif avec la diaspora ; en offrant par exemple un « panier d’intégration » de 3 500 à 4 000 euros (Israël paie aussi le billet d’avion à tous les Juifs qui veulent s’installer sur son territoire). Cette idée du « panier d’intégration » n’est pas loufoque, mais je considère en revanche que Jacques Houle devrait éviter la comparaison avec Israël, dont la situation n’a rien à voir avec celle du Québec, où il est question de la survie d’une langue et non d’une communauté ethnico-religieuse. Enfin, la mesure politique phare qu’il prône est la rénovation de l’accord Canada-Québec, en vertu duquel le Québec maîtriserait son immigration dite «économique » (le tiers des immigrants qu’il reçoit). L’État québécois devrait donc selon lui tenter également d’obtenir d’Ottawa la pleine responsabilité de la catégorie du regroupement familial, de même que la responsabilité partagée en ce qui concerne les réfugiés.


Pour finir, saluons cet ouvrage à la prose sobre et aux mots sévères, mais qui, en sachant nommer les choses, pourrait contribuer à éviter ce que le Québec redoute depuis 1840.