À l’ombre du chêne

01/07/2019

Lecture de : Pierre Cayouette, Les amoureux du jour 2, Druide éd., Montréal, 2018.

 

 

Depuis Saint Louis, le chêne est symbole de justice. Le souverain, instigateur en son royaume de la présomption d’innocence, recevait en effet ses sujets sous un chêne pour entendre leurs griefs avant de les référer à ceux qui, alors, détenaient le pouvoir de prendre de justes décisions quant aux problèmes évoqués sous le grand arbre verdoyant. En résultait une certaine concorde, une société apaisée et modérée. C’est cet esprit qui émane du tout dernier roman de Pierre Cayouette Les amoureux du jour 2. Journaliste, biographe et romancier très doué, Cayouette publiait l’automne dernier aux éditions du Druide cette nouvelle œuvre, agréable à l’âme, véritable plongée dans le Québec de René Lévesque et ses sympathiques aspérités.

 

Pierre Cayouette nous offre, avec ce roman, le meilleur de lui-même. Un livre raconte toujours un peu son auteur, et on sent que ce nouvel ouvrage ne fait pas exception. Il nous apparaît, à travers ses mots, comme le docteur Pacifique Cormoran dans la télésérie de Pierre Gauvreau : un homme sage, cultivé, modéré, tentant de vivre avec justice en s’approchant de la vérité, tout en rêvant, le soir, sous un ciel étoilé. Le moment du référendum, c’est l’étoile filante dans le ciel calme de cette société québécoise que voit et ressent « Pacifique Cayouette » depuis son observatoire personnel. Aussitôt aperçu, aussitôt disparu, rêves et espoirs envolés. Retour à un ciel immuable.

 

On a ici affaire à une véritable fresque miniature décrivant la vie d’un jeune militant souverainiste issu d’une famille ordinaire, vivant des malheurs aussi tragiques qu’ordinaires, en des temps pourtant extraordinaires. Si le groupe Beau Dommage a transmis mieux que quiconque dans ses chansons l’atmosphère du Montréal des années 1970, Pierre Cayouette nous fait vivre, dans ce roman, celle du Pointe-aux-Trembles de 1980. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur une scène extraordinaire de québécisme rétro, dans l’épicerie familiale, en fait un « dépanneur licencié, livraison gratuite comme il était inscrit sur le panneau illuminé Coca-Cola annonçant [le] commerce installé dans un demi sous-sol, face à [une] voie ferrée » (p. 13).

 

Plus encore que cela toutefois, Les amoureux du jour 2, à travers l’histoire personnelle du jeune Christian, est une véritable métaphore filée de la vie contemporaine de la société québécoise, de sa relation conflictuelle à la liberté politique, en plus de dresser le portrait d’une génération à la recherche désespérée de rêves à réaliser.

 

 

Un roman politique

 

L’époque à laquelle se déroule le récit – celle du référendum de 1980 – inspire normalement l’étalage des passions. Toute société confrontée à des questions aussi existentielles que celles de l’accession à sa souveraineté et de sa rupture avec un régime politique tranquillement dominateur appelle à l’emportement. C’est pourtant dans la modération et même dans la timidité que se déroule, au tout début du récit, la rencontre entre le jeune Christian Ladouceur, 18 ans, président du Mouvement Étudiant pour le Oui (MÉOUI) et commis de l’épicerie de quartier familiale et son idole René Lévesque. Quel contraste avec le lieu de l’événement, le centre Paul-Sauvé, « haut lieu de la ''lutte-tout-court'' – celle de Johnny Rougeau et de sa prise du sommeil, de Michel ''Justice'' Dubois, des poudrés d’Hollywood, d’Eddie Creatchman avec son bâton électrique, des frères Leduc avec leurs vestes à carreaux et d’Abdullah The Butcher avec ses capsules de ketchup qui simulaient mal le sang » (p. 14).

 

« Révolutionnaire romantique, naïf et pacifique », le jeune Christian représente l’archétype du Québécois qui, emporté par un vaste mouvement populaire, se trouve un peu pétrifié devant l’ampleur du combat à mener et se réfugie derrière l’aura d’idoles politiques sur lesquelles il projette sa puissance fantasmée et ses espoirs de libération. Tout comme le personnage principal dans le roman, toutefois, la plupart des Québécois – et Lévesque au premier chef – déplorent ouvertement, encore aujourd'hui, la crise d’Octobre, la considérant non pas comme la pointe normale et saine d’une lutte de libération politique, mais comme un événement ayant bousillé la cause (p. 18).

 

L’exploitation de ce contraste entre la douceur du personnage principal opportunément nommé Christian Ladouceur et les rugosités de l’existence que sont les échecs politiques, les deuils amoureux et familiaux, la violence arbitraire de la maladie, relève d’un éclair de lucidité politique peu commun chez un romancier québécois contemporain. Le Québec n’est-il pas confronté lui aussi à cette exacte différence de nature entre la dureté des luttes politiques et son esprit national peu enclin à la bataille, à la fois rêvant des vastes horizons de la liberté et dévoué, presque aliéné à la tâche obsédante d’une survivance rassurante ?

 

Cette douceur de vivre bien québécoise qui s’use à force de chocs avec une époque de plus en plus hostile, ce « capital social » pour reprendre le concept développé par Robert Putnam dans Bowling Alone, Pierre Cayouette l’a inscrit en filigrane dans son roman. Loin de tout épanchement exagérément mélancolique ou de toute forme caricaturale de la nostalgie, l’auteur nous fait bien sentir qu’avec l’échec de 1980, « hier » commence à rendre tranquillement l’âme face à un « demain » incertain.

 

Hier, il y avait l’implication au sein de l’église et du syndicat, dans les ligues de quilles, chez les Zouaves Pontificaux et les Chevaliers de Colomb. Il y avait la conversation ordinaire entre voisins, ainsi que la rencontre des autres membres de la communauté dans les commerces de proximité, comme cette épicerie de quartier dont les parents de Christian sont propriétaires. Aujourd’hui, alors que toute cette sociabilité d'antan semble bel et bien perdue, Pierre Cayouette nous en fait revivre de par son écriture l’atmosphère et la simplicité. On ressent conséquemment, à la lecture de son livre, un manque, une nostalgie tendre envers ce capital social envolé, dissout, cassé. Au lieu de hurler son effroi ou sa colère face à sa disparition, le romancier nous la suggère doucement, avec une tendresse qui va droit au cœur.

 

 

Se sauver dans l’abstrait

 

L’univers de Christian Ladouceur et, plus largement, de tout le roman, est loin d’être unidimensionnel et de se résumer au thème du militantisme politique. On sent encore ici la métaphore que file l’auteur entre la vie de son personnage principal et celle de la collectivité à laquelle il appartient. Distractions de la cause primordiale ? Indispensable échappatoire ? L’auteur ne tranche pas. La musique est ainsi présentée en parfaite complémentarité du combat indépendantiste et se transforme, à la fin, en voie salvatrice et libératrice pour un Christian blessé, estropié, amputé d’une part essentielle de lui-même. « Mes arpèges et mes gammes du matin me tenaient lieu de méditation, de prière. Je m’arrachais à moi et je m’oubliais enfin. » (p. 122) Peu s’en faut pour que nous rajoutions à cette phrase « comme le Québec après la défaite de 1980 » tant le parallèle semble ici évident entre un Christian cherchant à s’échapper de lui-même après un traumatisme et un Québec blessé en son cœur de n’avoir pas su naître.

 

L’amour s’envole, le sport aussi. La vie semble disparaître au profit d’une existence aussi impitoyable que morne, mais la musique, cet art non-figuratif par excellence, celui qui, s’incarnant dans la finitude du temps, et imprimant sa marque éphémère sur l’ondulation invisible de l’air, sait toucher unanimement ceux qui y sont confrontés, lui offrira, par le biais d’un cadeau reçu des mains de son grand ami Jean (de plusieurs décennies son aîné), une voie salvatrice.

 

Mais le sauvetage, entendu comme le fait de se sauver soi-même, n’est-il pas aussi une forme de fuite ? Pierre Cayouette, sans la soulever directement, nous suggère la question. Vigneault, Brel, Gauthier, Béart s’entremêlent et leurs accords vibrent tantôt en harmonie avec le contexte politique de l’époque, tantôt en dissonance avec la puissance combattive nécessaire à la survie du souverainisme et à la survivance du peuple québécois. C’est toutefois lorsque cette dissonance apparaît que la musique prend le rôle d’un instrument de mélancolie, de souvenir et de divertissement et qu’elle devient littéralement salvatrice pour le personnage principal du roman.

 

Christian Ladouceur, en effet, s’est lié d’amitié avec Jean, un prêtre enseignant ayant défroqué au moment de la Révolution tranquille pour se marier. Jean partage avec lui un amour du baseball, de la musique et de la politique, et leur amitié est la seule constante dans la vie du jeune Ladouceur. C’est aussi cet ami qui, après la maladie de son jeune comparse, lui offrira une guitare qui leur permettra à tous les deux de se produire en concert dans les foyers de personnes âgées.

 

Le lecteur malicieux pourrait voir dans ce passage du récit un cliché complaisant, bien-pensant autant qu'improbable : l’amitié entre un jeune tourmenté et un aîné apaisé ; l’accession à la paix de l’âme par l’utilisation dépolitisée de la musique ; le don de soi, enfin, pour des personnes démunies et esseulées. J’y vois toutefois beaucoup plus que ce simple et bel humanisme.

 

C’est à cet éternel parallèle entre la vie du protagoniste principal et celle de la collectivité québécoise que nous convie en fait l’auteur. La musique, prise comme instrument politique et militant, contribue, certes, à la vigueur du peuple québécois mais entretient aussi la candeur naïve et, par le fait même, une certaine faiblesse de Christian Ladouceur face au combat qu’il mène au sein du MÉOUI. Elle politise le collectif tout en rendant les individus plus rêveurs que réalistes. Lorsqu’elle se dépolitise, elle devient un simple divertissement et un instrument de nostalgie pour le collectif, mais aussi partie intégrante du combat personnel de Christian Ladouceur pour reconquérir sa vie après de tragiques épreuves. Ce dernier avoue en effet, après s’être mis à la guitare, avoir « abandonné aux autres la quête du pays, les heures perdues à tenter de convaincre des compatriotes qui finiraient probablement par se dire non une autre fois. » (p. 121)

 

 Cet effet de miroir est riche et appelle à la réflexion tant personnelle que politique. Comment, en effet, concilier liberté et droits collectifs et liberté et droits individuels ? Comment jongler avec les contreparties négatives et parfois destructrices qu’entraîne un phénomène dont la donnée première semble positive et créatrice ? Comment, ultimement, vivre à la fois avec Éros et Thanatos ? L’auteur est en ce sens fort habile et fait appel à des affects extrêmement variés et riches dans son roman.

 

 

Dire beaucoup en peu de mots

 

L’une des immenses qualités de Pierre Cayouette est de dire énormément en fort peu de mots. La puissance de la suggestion est au cœur de son œuvre, et il faut savoir lire entre les lignes, interpréter les messages que son talent littéraire, aussi immense que l’humilité de son détenteur, nous sert à forte dose, pour être en mesure d’apprécier pleinement ses écrits.

 

Si son travail de journaliste et de biographe nous a fait connaître sa capacité à décrire le réel sans fard, son travail d’écrivain, lui, nous laisse deviner bien plus qu’un descripteur du monde, mais, à l’image d’un Alain Finkielkraut, un homme dont la grande sensibilité génère des lectures originales, puissantes d’une époque qui, parfois, nous laisse pantois et confus. Les analyses de Cayouette sont toujours présentées avec un extrême bon goût, jamais il ne se complaît dans l’hystérie, la polémique ou l’outrance. C’est une qualité qui aujourd’hui se fait rare chez ceux qui ont le don de lire le monde et d’en déceler les grandes tendances. Son écriture n’en est que plus puissante, puisqu’elle sait s’extraire de la simple réaction militante et appeler à la réflexion, voire à la méditation.

 

C’est ainsi que Pierre Cayouette nous convie, avec Les amoureux du jour 2, au pied d’un grand chêne, afin de juger sans sévérité mais avec une grande magnanimité l’histoire récente de notre nation. Le seul reproche qu’il me semble approprié de formuler au sujet de ce roman est le suivant : nous en aurions pris davantage, bien davantage. Espérons que d’autres lignes de ce véritable et authentique artiste qu’est Pierre Cayouette sont actuellement en préparation, car nous n’entrevoyons pas le jour où nous nous lasserons de nous faire raconter avec autant de lucidité et de tendresse notre propre histoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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