Montcalm, revu et corrigé

14/02/2019

Lecture de Montcalm, général américain de Dave Noël, Éditions du Boréal, 2018, 382 p.

 

 

 

Dire que la question à laquelle tente de répondre Dave Noël dans ce livre détonne par rapport aux questions que se posent les historiens d’aujourd’hui est un euphémisme. Noël cherche en effet à déterminer - croyez-le ou non - si Montcalm était un bon militaire. De l’histoire bataille ? En 2018 ! Mais qui se pose encore ce genre de questions ? Et une telle question n’est-elle pas de toute manière saugrenue ? Certes, l’on savait que Montcalm avait connu du succès à Carillon et à Oswego, mais n’est-il pas notoire également qu’au moment le plus fatidique de l’histoire de la colonie, il a commis la pire des bévues en choisissant de mener une bataille à l’européenne sur les plaines d’Abraham, sacrifiant ainsi tout un peuple à son impétuosité ? Face à un tel résultat, comment pourrait-on conclure qu’il puisse avoir été quelque chose comme un « bon » général ? Les historiens d’ailleurs ne nous ont-ils pas déjà tout appris sur ce qu’il y a à savoir du personnage ? Et puis, surtout, qu’est-ce qu’un jeune historien, écrivant 250 ans après les faits, pourrait bien nous apprendre de plus sur les évènements que ne l’ont fait l’ensemble des chercheurs qui ont déjà étudié la question ?

 

La réponse à cette dernière question est aussi simple que surprenante : à peu près tout.

 

Dave Noël sait que l’historiographie pèse lourdement sur l’image de Montcalm. Il commence ainsi par rappeler, dans son introduction, les diverses interprétations que celle-ci a offertes du général français. Pratique convenue : les initiés y verront ce passage obligé par lequel un auteur reconnaît d’abord les travaux des historiens qui l’ont précédé de manière à inscrire son œuvre dans ce que l’on appelle la « littérature » sur le sujet. Le sujet ayant été bien labouré, on en vient à comprendre qu’il y a pratiquement autant de « Montcalm » que d’historiens qui se sont intéressés à lui. On se demande d’ailleurs comment Noël pourra lui-même éviter que ses travaux échouent sur le même écueil et qu’il ne crée à son tour son propre « Montcalm ».  Or, on sent très vite, pourrait-on dire, à la lecture de son livre que cette fois, c’est la bonne, tant l’auteur semble habité de la passion qui anime le détective : comprendre vraiment, sans a priori, tout simplement ce qui s’est passé.

 

 

Entre le héros tragique des historiens romantiques et l’aristocrate borné de leurs successeurs iconoclastes se détache un troisième Montcalm dont la fermeté est tempérée par le doute. C’est à ce général et à son état-major que nous consacrons cette mise en perspective des opérations militaires ayant mené à la chute de la Nouvelle-France. (Montcalm, général américain, p. 25)

 

 

Il est pourtant difficile d’imaginer une tâche plus titanesque en historiographie canadienne que celle-là tant tout semblait déjà avoir été dit sur Montcalm. Si Noël y arrive comme jamais personne n’y est arrivé avant lui, c’est qu’il possède une connaissance de la guerre au XVIIIe siècle qui confond l’entendement. En avançant dans le livre, on est sidéré pratiquement à chaque page par ce savoir et on se demande : mais enfin, comment peut-il savoir tout ça ? Noël semble tout connaître de la guerre au XVIIIe siècle : le potentiel des canons en fonction des calibres et du terrain; les différents types de navires, leur manœuvrabilité ainsi que leur puissance de feu ; les stratégies et manœuvres ; la qualité comme les capacités des diverses armes employés pendant la bataille ; et ainsi de suite. Mais la connaissance qu’a Noël de la guerre au XVIIIe siècle ne s’arrête pas là, puisque chaque fois qu’il tente de répondre à une question (Montcalm a-t-il bien fait d’affronter Wolfe sur les plaines ? Aurait-il pu attendre les troupes de Bougainville ? Était-il en conflit avec Vaudreuil ? Aurait-il pu mieux utiliser les milices bourgeoises canadiennes-françaises ? Etc.) il s’appuie toujours sur les archives de l’époque en s’assurant de déterminer la crédibilité que l’on peut accorder aux sources en fonction des intérêts et des objectifs de chacun des témoins convoqués. Chaque affirmation de Noël semble ainsi avoir été méticuleusement méditée, réfléchie, confrontée chaque fois à d’autres documents d’époque. L’ensemble est absolument convaincant et on en vient assez vite à remettre en question tout ce que l’on croyait savoir sur Montcalm.

 

On ne retiendra ici qu’un exemple : certains historiens (dont le plus important est sans contredit Guy Frégault) ont voulu faire de Montcalm une sorte de Français méprisant pour les Canadiens, ce qui expliquerait notamment pourquoi il aurait mal utilisé les troupes canadiennes, elles qui auraient été plus utiles, à l’instar des troupes alliées autochtones, dans un rôle de guérilla. Noël essaie donc de déterminer la validité de cette théorie : que valaient ces miliciens canadiens ? Combien d’entre eux étaient véritablement en état de combattre ? Quelle expérience du combat possédaient-ils ? Comment s’étaient-ils comportés sous le feu de l’ennemi dans les mois et les semaines qui avaient précédé la bataille ? Wolf connaissait-il ce genre de « petite guerre » à laquelle se prêtaient les Amérindiens et les coureurs des bois et qu’aurait-il pu faire pour la contrer ? Noël nous apprend ainsi un détail étonnant : le Roi de France ne fournissait pas de fusils aux habitants, si bien que ces derniers se présentaient au combat équipés de leurs fusils de chasse. Ces armes étaient bien souvent de piètre qualité et de calibres différents. L’on apprend ainsi, témoignage de l’époque à l’appui, que, pendant certaines batailles, les miliciens durent parfois perdre un temps précieux à chercher au dépôt d’armes le type de balle qui pouvait convenir à leur fusil. Rappelons enfin que ces miliciens avaient devant eux la fine fleur des soldats de l’armée britannique, qui, eux, étaient équipés du fameux fusil Brown Bess, fiable et précis. Bref, sur cette question comme sur des dizaines d’autres, Dave Noël dissipe toutes nos illusions : les Canadiens, mal équipés, mal entrainés et peu fiables n’auraient jamais pu faire pencher la balance dans ce combat inégal. Là où certains historiens pressés se contentent de comparer le nombre de canons ou le nombre de soldats, Noël en arrive, archives à l’appui, à nous faire comprendre, sur cette question comme sur toutes les autres, que le réel est éminemment plus complexe que les schémas que nous en présentent ultérieurement ceux que l’on pourrait nommer les historiens-à-thèses.

 

La lecture du livre de Noël nous déstabilise ainsi de deux façons distinctes.  D’abord, pratiquement à chaque page, Dave Noël remet en question de manière totalement convaincante ces bêtises par-dessus bêtises qui ont pu être écrites sur Montcalm et sur la guerre de Sept Ans. À force de lire ces remises en question plus que convaincantes, on en vient à comprendre – c’est le premier élément déstabilisateur de ce livre - à quel point il est facile pour un historien de faire des événements de l’histoire un pur matériau au service de thèses fantasmées. Les historiens nationalistes, particulièrement, n’en sortent pas indemnes et, franchement, on se demande bien s’il ne serait pas judicieux de vider les bibliothèques des livres de Guy Frégault pour les envoyer au centre de recyclage tant il semble que l’historien nationaliste n’a jamais écrit une seule ligne sur Montcalm qui ait correspondu à quelque chose comme la réalité. En second lieu, ce livre nous déstabilise également parce qu’il nous donne le vertige. Pour réussir à rédiger un livre comme celui que vient d’écrire Dave Noël, il faut posséder une érudition sur la guerre et sur l’époque, une capacité d’analyse digne du FBI et un souci maladif du détail qui est tout simplement hors de portée de l’immense majorité d’entre nous.

 

 

Les miliciens montréalais postés sur l’escarpement menant à la rivière Montmorency peuvent apercevoir la cime de forêt de mâts formée par les navires britanniques qui s’entassent depuis quelques jours dans le chenal sud de l’île d’Orléans. Au matin du 27 juin, ils entrevoient la marche des premiers soldats de Wolfe débarqués sur les côtes de la paroisse de Saint-Laurent. Les habits rouges prennent position à l’extrémité ouest de l’île après une brève escarmouche entre un groupe de guerriers et des Rangers. Ce modeste combat qui fait un mort dans le camp britannique marque le début du siège de la capitale. (Montcalm, général américain, p. 148).

 

 

La grande force de ce livre est de plonger le lecteur au cœur de l’action en lui présentant les enjeux de la même manière qu’ils se présentaient au général au jour fatidique. Méthodiquement, Dave Noël nous fait comprendre pourquoi Montcalm a choisi une option plutôt qu’une autre, pourquoi il ne pouvait pas agir tel qu’auraient aimé qu’il agisse d’éventuels commentateurs assis confortablement à leur table de travail des décennies plus tard. On ne sent jamais que l’auteur tente de nous vendre un nouveau Montcalm, qui serait cette fois un « grand général » pour remplacer celui, « hautain et impétueux » qu’il déconstruit. On sort plutôt de la lecture du livre avec l’impression que Montcalm était un général parfaitement compétent, qui, même s’il a multiplié les « bonnes » décisions, ou, en tout cas, qu’il a pris celles qui s’imposaient, était placé dans une situation objectivement impossible.

 

Si Dave Noël s’intéresse à l’entièreté du passage de Montcalm en Amérique, c’est la bataille des plaines d’Abraham qui occupe la majeure partie de son ouvrage. Et il faut dire que jamais une reconstitution aussi magistrale de la bataille n’a été écrite. Il est difficile d’exagérer en soulignant à quel point la lecture de cette importante partie du livre est extraordinaire. À moins qu’un jour l’humanité n’invente une machine à voyager dans le temps, il y a fort à parier que jamais nous n’aurons droit à une meilleure analyse ni à une description plus convaincante, entièrement dénuée d’apriori, de ce qui s’est passé sur les plaines d’Abraham en ce 13e jour fatidique du mois de septembre 1759.

 

 

La charge de Montcalm ralentit graduellement pour s’arrêter complètement à une quarantaine de mètres des habits rouges. Pendant un court instant, les belligérants s’observent nerveusement, ne voulant pas ouvrir le feu en premier, car cela donne habituellement un avantage psychologique à l’adversaire. Ce silence morbide est finalement rompu par les troupes de Montcalm. Après avoir encaissé les salves françaises, les soldats britanniques répliquent par un feu de peloton dévastateur, leurs fusils étant chargés de deux balles pour maximiser les pertes à bout portant (…). Le premier rang des bataillons de Montcalm est décimé, tandis que les deux autres sont désorganisés par les miliciens qui se sont jetés au sol pour éviter les balles. (Montcalm, général américain, p. 249)

 

 

En un mot, c’est un superbe ouvrage, magistralement édité, que vient de faire paraître Dave Noël aux éditions du Boréal et l’envie nous tenaille, en terminant, de multiplier les superlatifs pour bien faire sentir au lecteur les extraordinaires qualités de ce livre. Nous n’en retiendrons qu’un, le seul à la hauteur : Montcalm, général américain est rien de moins qu’un chef-d’œuvre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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