De quoi le multiculturalisme se nourrit-il ?


Entretien avec Jérôme Blanchet-Gravel, à propos de son dernier livre : La Face cachée du multiculturalisme, Paris, Cerf, 2018

Alexandre Poulin : Jérôme Blanchet-Gravel, La Face cachée du multiculturalisme est votre plus récent livre. Ma première question portera sur le titre de cet ouvrage : celui-ci n’est-il qu’une tentative de capter l’œil des lecteurs dans les librairies ou, à l’inverse, pensez-vous vraiment y dévoiler la « face cachée » du multiculturalisme ?


Jérôme Blanchet-Gravel : Évidemment, les titres de livres visent toujours à capter l’attention des lecteurs. C’est le travail de l’éditeur, et il faut quand même vendre des livres. Cela dit, si le titre est accrocheur, il est loin d’être infondé. Je présente dans cet ouvrage ce qui m’apparaît en effet être une « face cachée » du multiculturalisme, à savoir deux courants de pensée voilés, souterrains, qui le nourrissent en tant qu’imaginaire.


Occultés et négligés par les spécialistes, ces deux courants de pensée sont l’orientalisme et l’écoromantisme (un néologisme que je me suis permis de forger et sur lequel nous reviendrons plus loin). Le multiculturalisme se nourrit tout d’abord de la fascination romantique pour l’Orient, voire pour tout ce qui est étranger à l’Occident. Le multiculturalisme, c’est donc d’abord de la xénophilie. Il s’y manifeste un attrait très fleur bleue pour les cultures et religions étrangères. Autrement dit, le multiculturalisme, ce n’est pas seulement le produit d’une Charte intégrée dans la Constitution canadienne en 1982. Le phénomène est d’ailleurs très loin de se limiter au Canada. C’est un courant de pensée ou un imaginaire que l’on retrouve partout en Occident.


A. P. : Vous soutenez aussi que le multiculturalisme, même s’il revêt les habits du progrès, contient une « dynamique proprement réactionnaire » – une thèse opposée à celle de Mathieu-Bock-Côté. Pour ce dernier, le multiculturalisme serait plutôt né de la conversion d’anciens marxistes à l’idéal anti-raciste (Le multiculturalisme comme religion politique, Paris, Cerf, 2016). Qu’est-ce qui distingue votre thèse de celle de Mathieu Bock-Côté ?


J.-B. G. : Ma thèse n’est que partiellement opposée à celle de Mathieu Bock-Côté. Nous ne sommes pas exactement sur le même terrain. Comme lui, je pense que la gauche s’est convertie au multiculturalisme à la suite de l’effondrement de l’URSS. Je pense aussi qu’une certaine gauche vise à établir l’égalité entre les cultures, un principe qui peut être vu comme étant vaguement hérité du socialisme. Après l’égalité économique, viendrait l’égalité culturelle. Comme les anciens socialistes, les multiculturalistes entretiennent aussi des visions eschatologiques. Ils visent l’établissement d’une sorte de paradis multiculturel délivré de tout impérialisme occidental.


En revanche, je crois, à l’opposé de M. Bock-Côté, que le multiculturalisme est réactionnaire, dans la mesure où c’est toute la modernité politique qu’il remet en cause. Le multiculturalisme est par exemple anti-laïque et divise la société en une multitude de tribus constamment tournées vers le passé. Il est réactionnaire, aussi, dans la mesure où il favorise le retour du religieux, dans un nouveau mouvement de dé-sécularisation des sociétés occidentales. La gauche s’est donc bien convertie à la religion politique du multiculturalisme, pour parler comme Bock-Côté, mais ce culte qui est devenu le sien n’est pas celui du progrès. C’est l’apologie de l’Autre, considéré comme un modèle de ressourcement spirituel.


Le multiculturalisme nous ramène à un stade infra-politique de l’histoire, il rime aussi avec le déclin du politique. Ce courant de pensée nous ramène à une forme d’état de nature hobbesien, en brisant l’unité des sociétés occidentales et en subordonnant en quelque sorte l’État au phénomène religieux. Ce n’est plus la guerre de tous contre tous, mais une guerre permanente entre communautés, du moins sur le plan symbolique. Cet état de tension peut toutefois mener à des violences bien réelles, comme on l’a vu parfois en Europe.


A. P. : L’affirmation des particularismes, qui sont teintés d’un nouvel élan vers le sacré, signalerait le déclin du politique. Le multiculturalisme compromet-il le contrat social ?


J.-B. G. : Bien sûr que le multiculturalisme compromet le contrat social. D’abord, cette idéologie brise l’unité des sociétés qui l’appliquent, comme je viens de le mentionner. Puis, le multiculturalisme transfert la souveraineté de l’État à des communautés qui se voient parfois presque habilitées à faire sécession. En Europe, le développement de systèmes juridiques parallèles (comme l’application de certaines règles du droit islamique) est l’un des premiers signes de cette transformation. L’État moderne a vu le jour parallèlement à la sécularisation. La dé-sécularisation, favorisée par le multiculturalisme, ne peut mener qu’à une perte de souveraineté.


A. P. : Libéralisme, individualisme, multiculturalisme. Comment distinguez-vous ces trois concepts, et ont-ils un rapport causal ?


J.-B. G. : Le rapport entre ces trois concepts est complexe. Il y a un lien entre le multiculturalisme et le libéralisme, mais il est de moins en moins fort. Le multiculturalisme s’inscrit juridiquement dans un cadre libéral, mais il prend de plus en plus la forme d’un projet d’ingénierie sociale. Ce qui, sur ce point, le ramène plus à gauche qu’à droite, malgré son aspect réactionnaire. C’est en fait un mouvement assez paradoxal.


Malgré les apparences, le multiculturalisme ne s’appuie pas vraiment sur les droits individuels. Il utilise le langage des chartes et du libéralisme, mais ce sont toujours des droits collectifs que le multiculturalisme cherche en fin de compte à protéger. Les membres de minorités qui demandent des accommodements religieux le font toujours dans un cadre communautaire. Bien sûr, ils peuvent tenir personnellement à entretenir leur foi, mais la pratique ostentatoire de la religion est intrinsèquement une pratique collective. En clair, le multiculturalisme protège d’abord des groupes ; il a quelque chose de tribal.


A. P. : Vous affirmez également que le multiculturalisme se fonde sur le refus de l’intégration des communautés immigrantes et propose à l’Autre de ne pas participer à la construction de l’identité commune afin de mieux conserver l’identité de son « groupe restreint ». C’est là une thèse commune à plusieurs penseurs. De surcroît, et c’est ce qui est plus original dans votre livre, vous soutenez que les Occidentaux cultivent ainsi un « Orient intérieur ». Que signifie cette formule ?


J.-B. G. : Le multiculturalisme est en effet à mes yeux l’Orient intérieur de l’Occident. C’est le titre de l’une des deux parties de mon livre. Le culte de l’Autre, ce serait un peu le stade suprême de l’orientalisme, ce vaste courant de pensée né au XIXe siècle et fondé sur la fascination des cultures étrangères. Comme Edward Saïd, certains prétendent que l’orientalisme visait aussi la subordination de l’Autre, mais ce n’est pas vraiment la thèse que, pour ma part, je défends.


Pour comprendre cette notion d’ « Orient intérieur », il faut tout d’abord nous demander pourquoi le multiculturalisme favorise le maintien de communautés fermées, étanches, qui sont autorisées à ne pas se mêler à la population environnante. Je crois que ce communautarisme n’est pas seulement le résultat d’un phénomène de « regroupement naturel » de gens issus de la même culture. Le multiculturalisme encourage un tel communautarisme, car il tient à la « pureté » de ces groupes. Il y voit un ressourcement, une chance pour nos pauvres sociétés désenchantées. C’est une vision romantique et dangereuse. Au Québec, la laïcité pourrait nous aider à y faire face.


L’une de mes grandes hypothèses est que le multiculturalisme apparaît comme un fantasme de régénération spirituelle des sociétés occidentales qui ont été vidées de leur religiosité. Les personnes immigrées sont invitées à conserver intégralement leur culture et leur religion, à vivre ainsi dans des prisons identitaires. Pourquoi ces personnes sont-elles invitées à ne pas s’assimiler ? Pour nous apporter quelque chose, qui est surtout de l’ordre du religieux.


A. P. : Cela m’amène naturellement à vous faire préciser le concept d’écoromantisme que vous avez utilisé tout à l’heure. La diversité est un mot fort en vogue à notre époque, et on la tient même pour un mot d’ordre – un « culte », en somme. Quelle est la corrélation entre la conservation des cultures que met de l’avant le multiculturalisme et celle des écosystèmes dans le discours des écologistes ?


J.-B. G. : L’écoromantisme désigne ce mélange de romantisme et de sentiments écologistes qui semble conditionner le multiculturalisme. Tout d’abord, il y a une certaine croyance, dans notre société, selon laquelle les cultures et religions traditionnelles seraient restées plus près de la nature alors même que la culture occidentale s’en est éloignée. Le film Avatar, entre autres, témoigne éloquemment de ce courant de pensée. C’est d’ailleurs un thème que j’ai décortiqué dans Le Retour du bon sauvage (Boréal, 2015). Pour certains, les cultures et religions étrangères seraient porteuses d’un réenchantement du monde naturel tout à fait à l’opposé du modèle capitaliste de l’Occident moderne.


Ensuite, il y a cette espèce d’écologie des cultures qu’on retrouve dans l’esprit multiculturaliste. C’est-à-dire qu’il faudrait sauver les cultures minoritaires comme on devrait sauver les espèces en voie d’extinction ; il faudrait sauver les cultures amérindiennes comme les ours populaires du Grand Nord. La mondialisation tend à l’uniformisation cultures. Il faudrait donc toutes les protéger – surtout les plus traditionnelles – quitte à les folkloriser ou à les transformer en pièces de musée. Il y a toutefois dans ce discours une culture qui ne mérite apparemment pas d’être conservée : la nôtre.


A. P. : Pour finir, nous pourrions justement aborder la question du Québec, puisque vous en êtes issu et qu’il est traversé par les mêmes dynamiques multiculturalistes que les autres sociétés occidentales. D’abord, la défense de l’identité québécoise et l’aspiration de son État à la souveraineté politique sont-elles des inclinations empreintes de nostalgie et de conservation d’un « groupe restreint»? Comment peut-on être encore nationaliste au Québec à l’ère de la diversité obligatoire ?


J.-B. G. : Bonne question. Le Canada anglais a bien tenté de faire des Québécois une minorité culturelle parmi tant d’autres. C’était l’objectif de Pierre Elliott Trudeau lorsqu’il a enchâssé la Charte des droits et libertés dans la Constitution en 1982. D’une certaine façon, on pourrait faire un lien entre le multiculturalisme canadien et le combat des Québécois. Mais ça reste un lien tordu, qui s’inscrit dans une logique impériale. Si on voit les Québécois comme une minorité culturelle, on peut penser que le multiculturalisme vise à protéger leurs droits, alors qu’il visait plutôt, au Canada, à éteindre leur nationalisme. C’est assez paradoxal. D’une certaine façon, en adoptant le multiculturalisme, le gouvernement fédéral visait à assimiler les Québécois dans le grand fourre-tout canadien.


Les Québécois doivent continuer à se voir comme un peuple et non comme une minorité parmi tant d’autres au Canada. Une véritable nation doit rester libre de choisir son destin. La question est de savoir si les nationalismes occidentaux n’emprunteront pas au multiculturalisme son romantisme pour gagner en puissance. Ce n’est pas impossible. Si c’est le cas, nous aurons affaire à des nationalismes très passéistes. Pour ma part, je prône plutôt un nationalisme moderne, ouvert sur le monde, mais dans le vrai sens du terme. Pour respecter les autres, il faut d’abord se respecter soi-même.