Soublière et la reconstruction identitaire des « Canadiens français » trentenaires.

03/01/2019

Lecture de : Alexandre Soublière, La Maison mère, Montréal, Boréal, 2018

 

 

« C’est tellement épuisant de grandir dans un non-pays. »

Alexandre Soublière, La Maison mère, p. 273

 

 

Mi-essai, mi-récit apocalyptique, La Maison mère (Boréal, 2018) d’Alexandre Soublière pourrait devenir un marqueur générationnel pour les trentenaires québécois qui n’ont que les résidus amers d’une société non achevée comme base pour construire leur identité.

 

En opposant l’identité « québécoise » à l’identité « canadienne-française » et en prônant un retour à cette dernière pour développer notre sens de l’appartenance à la fois au continent et au fait français nord-américain, Soublière, qu’on soit d’accord ou non avec sa proposition, offre la possibilité à une nouvelle génération de s’extraire du marasme politique et identitaire légué par les baby-boomers.

 

Trop jeunes pour avoir vécu les grands moments de la Révolution tranquille, ils (et je m’inclus moi-même dans ce « ils ») n’ont qu’un souvenir vague de la défaite référendaire de 1995 et n’ont finalement connu que le Québec inerte, incapable de saisir son histoire, et donc incapable de continuer la construction de son identité qui succéda à cette année fatidique qu’on tente encore aujourd’hui d’ignorer, comme si nous n’avions pas échoué dans l’accomplissement de notre histoire. Si la question de l’identité québécoise est un sujet aussi permanent qu’épineux, Soublière l’aborde à partir d’une quête identitaire qui me semble propre à notre génération de trentenaires.

 

En défendant une identité continentale, l’auteur inverse la logique territoriale de l’identité québécoise telle qu’elle fut adoptée par la génération précédente qui avait pour but de marquer notre psychologie collective d’une perception de nous-mêmes détachée du Canada et qui avait également l’objectif d’assurer une continuité entre un État du Québec nouvellement moderne et sa nation, les Québécois.

 

Soublière perçoit clairement que l’adoption du terme « Québécois » pour nous redéfinir et pour donner une porte d’accès au peuple québécois à ceux qui vivent sur le territoire du Québec mais qui ne sont pas de descendance canadienne-française, a finalement échoué à plusieurs égards. Jadis Canadiens français, en adoptant comme nouvel ethnonyme le terme de « Québécois », nous nous sommes éloignés de nos propres racines en abandonnant notre legs culturel et identitaire, soit l’origine du mot « Canada » qui nous resitue dans les grands espaces du Nouveau Monde et non comme simple rejeton de la métropole rejeté sur les rives du Saint-Laurent.

 

 

Lorsque je prêche pour le retour de l’expression Canadien français, c’est non seulement une manière de reprendre notre place dans notre pays (au complet), mais c’est aussi un appel à recommencer à voir la réalité de façon lucide. (A. Soublière, La Maison mère, p. 232)

 

 

Parallèlement, l’aspect universel, républicain si on peut dire, d’une identité territoriale québécoise n’a pas permis d’y rallier les Québécois d’origines autres que canadiennes-françaises. Personne n’est dupe, surtout si vous êtes un trentenaire ayant grandi à Montréal, et ce peu importe vos origines, il vous sera difficile de nier que l’appellation de « Québécois », malgré les efforts gigantesques des Québécois d’ascendance canadienne française pour universaliser sa connotation, ne s’applique qu’aux Québécois de souche, donc aux Canadiens français, dans la bouche des non-Canadiens français. Akos Verboczy, immigrant hongrois et auteur du magnifique livre Rhapsodie québécoise (Boréal, 2016), pourrait vous en dire long sur le sujet.

 

Il est même possible qu’un premier échec, en l’occurrence la rupture avec les origines mythiques du coureur des bois canadien, du missionnaire catholique, du colon défrichant les terres en triomphant des éléments, de l’hiver, et vivant à proximité des autochtones, se mariant à ceux-ci (on n’a qu’à penser à Louis Riel et aux Métis), ait partiellement contribué à ce second échec de l’assimilation des immigrants au sein d’une identité québécoise, qui, finalement, ne se référait plus qu’à un territoire et non à une histoire fantastique. Un Italien ou un Grec peut se référer à plus de 2 millénaires d’histoire glorieuse, alors lui demander d’échanger ceci pour une construction territoriale abstraite dans un « non-pays » demande un certain niveau de naïveté, même si les bâtisseurs du Québec moderne avaient de bonnes intentions en agissant ainsi. Au-delà du déclassement économique historique des Canadiens français, comment pouvait-on penser qu’un peuple qui n’était constitué qu’à moitié pourrait agir comme aimant sur des étrangers ayant quant à eux une identité culturelle complète alors que les Québécois eux-mêmes éprouvaient dans le même temps la plus grande difficulté à se définir ?

 

 

Le mot « Québécois » a tenté de redéfinir un peuple, mais il ne l’a fait que partiellement. Il nous a coupés, et nous coupe encore, de plusieurs réalités qui nous habitent, et nous a dépossédés des mots pour les exprimer, et des concepts pour les sentir et les vivre. Toute ma vie, je me suis senti comme si je ne me connaissais pas, comme si je ne m’assumais pas. (A. Soublière, La Maison mère, p. 274).

 

 

L’attrait pour l’identité canadienne française de Soublière est donc porteuse d’une signification plus large que la ‘simple’ question identitaire comme les médias aiment la définir péjorativement. Soublière le dit clairement : les mots comptent. Redéfinir les termes et les mots consiste à redéfinir nos souvenirs, nos références, nos histoires populaires, nos attachements à des personnages ancestraux, parfois mythifiés, certes, mais qui, réunis, forment la psyché et l’inconscient collectif. L’impuissance politique du Québec actuel est en grande partie le résultat d’une conscience collective à la dérive, aussi difficile soit-il de le quantifier.

 

Le terme « Québécois » renvoie au Parti québécois, à René Lévesque, aux référendums, au Québec moderne et la Révolution tranquille (encore celle-là !) qui sont eux aussi des souvenirs mythifiés, pour le meilleur et pour le pire. Mais voilà, en lisant La Maison mère, on réalise que les mythes des 50 dernières années s’effritent, perdent de leur attrait, de leur emprise identitaire sur les nouvelles générations, et, surtout, n’inspire plus la fierté, mais l’échec.

 

 

Je cherche à être fier, mais je ne sais pas où puiser cette fierté. Nous sommes tombés amoureux d’un pays qui n’existait pas, et maintenant que le coup de foudre est passé, il est très difficile de se réveiller. (A. Soublière, La Maison mère, p. 274).

 

 

On pourrait discuter d’un deuxième aspect important de La Maison mère, celui de l’appréhension de la fin du monde alors que Montréal brûle, trame de fond de l’essai de Soublière, comme une représentation métaphorique quelconque des désastres mondiaux à venir ou de l’aspect babylonien de Montréal, mais un autre sujet, peut-être plus subtil, qui se trouve lui aussi au cœur de l’essai-roman de l’auteur, me semble symptomatique de la situation de notre génération, soit l’exil.

 

Soublière explore un aspect important du vide identitaire des trentenaires canadiens français en abordant le thème de l’exil intérieur de cette génération. Cet exil, celui du Québécois devenu adulte dans les années 2000 qui, cherchant une forme d’enracinement qui dépasse la rhétorique politico-partisane, les revendications victimaires d’activistes imbus d’eux-mêmes et les louanges de plus en plus vides de la Révolution tranquille (on n’y échappe jamais) prononcées paradoxalement avec les deux pieds sur les ruines de celle-ci, prend souvent la forme d’une quête de savoir et de culture qui mène ce Québécois trentenaire en quête de sens et de substance vers les débats et la littérature française, ou la littérature américaine bien souvent, pour découvrir ce qu’est qu’une réelle appartenance bâtie sur l’histoire, la maîtrise de la langue, l’identité et, même, le territoire.

 

Soublière, comme plusieurs individus de cette génération, ne peut finalement que passer de l’exil intérieur du Québécois errant à l’exil réel, soit quitter le territoire. Pour avoir effectué un pèlerinage similaire, je peux témoigner que cet exil du territoire trouve sa source dans une émotion logée fermement, quoique cachée, dans l’inconscient québécois et s’effectue donc en quête de quelque chose d’abstrait, d’incompris, avant d’être accompli.

 

L’exil de l’auteur semble être motivé par cette impression que quelque chose manque à l’existence du trentenaire québécois qui, toujours attaché au Québec, n’est pas encore tombé pleinement dans la philosophie nihiliste et superficielle du « citoyen du monde » pour s’établir définitivement à New York, Londres ou où que ce soit qui lui permettrait d’oublier ce malaise identitaire québécois.

 

Un simple fredonnement d’À la claire fontaine, chanson française ayant connu sa gloire en Nouvelle-France - et qui pourrait être notre hymne national, d’après les vœux de Soublière - aura suffi à l’auteur pour faire rejaillir l’appel de la terre, des ancêtres, des racines et d’une vision continentale de nous-mêmes. Ainsi, Soublière aura peut-être réussi à démontrer qu’il n’est pas impossible qu’une seule chanson, qu’un unique marqueur identitaire capable d’aller chercher nos sentiments les plus profonds, nos racines intérieures soit suffisant pour finalement mettre fin à une période historique tout aussi grande que décevante. Une fois cette période définitivement achevée, peut-être sera-t-il alors temps pour nous de reconquérir notre identité canadienne-française.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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