Le Québec : une nation à imaginer ?

27/12/2018

Lecture de : Anne Legaré, Le Québec, une nation imaginaire, Presses de l’Université de Montréal, Coll. « Champ libre », 2017, 388 pages.

 

 

 

Anne Legaré livre dans cet essai une réflexion étoffée sur la nation québécoise et sur son destin politique. L’essai rassemble de nombreux textes déjà publiés, bonifiés de nouveaux commentaires et ponctués par des témoignages tirés de ses expériences personnelles. Celle qui fut notamment présidente du Comité des relations internationales au Parti Québécois au début des années 1990 et qui œuvra ensuite comme déléguée générale du Québec à New York, Washington et en Nouvelle-Angleterre, propose une analyse de l’état politique de la nation québécoise, dans une perspective résolument indépendantiste.

 

Le Québec, une nation imaginaire s’inscrit dans la conjoncture politique particulière dans laquelle se trouve actuellement l’option indépendantiste, qui est à la croisée des chemins, avec un scrutin général automnal qui s’est soldé par des résultats désastreux pour les formations indépendantistes. Tout en acceptant cette réalité, l’auteur se refuse toutefois à toute forme de déterminisme, qui condamnerait à l’avance cette option politique, dont on a plus d’une fois prédit la disparition depuis les années 1960, notamment à la suite des deux référendums perdus de 1980 et de 1995. À ses yeux, les conditions politiques, sociales, économiques ou culturelles actuelles du peuple québécois ne permettent tout simplement pas de conclure à la fin inévitable de cette option, puisque celles-ci rendent toujours possible sa réalisation. Il n’y a rien d’inéluctable en politique, car tout est toujours question de forces et de détermination.

 

 

Si j’ai écrit ce livre, c’est d’abord que je ne suis pas d’accord avec l’idée d’un mouvement naturel des choses qui porterait en lui les germes de sa disparition ou de son succès : l’épuisement du mouvement souverainiste, l’effritement de la capacité du Parti québécois à mobiliser, le renoncement à soi d’une souche historique, originelle, des citoyens du Québec. Oui, on peut trouver de tels indices. Mais ils ne me satisfont pas. La complexité du réel, jamais parfaitement saisissable, m’interpelle davantage que les signes avant-coureurs d’une conclusion (Le Québec, une nation imaginaire, p. 19).

 

 

Aussi cet essai espère-t-il contribuer à sa façon à (ré)actualiser l’option indépendantiste par une réflexion sur le sujet politique qui la porte, la nation québécoise.

 

Le caractère imaginaire de la nation québécoise auquel fait référence le titre renvoie au sens donné à ce terme par Benedict Anderson, dans son ouvrage de 1983 devenu un classique des études sur le nationalisme, Imagined communities: reflections on the origin and spread of nationalism. La nation est une « communauté imaginée », en ce que, pour Legaré, « [l]’imaginaire fait partie intégrante du réel, il en est la composante fertile, c’est-à-dire sa part féconde, ce qui le porte vers le devenir ». En fait, « l’imaginaire est ce qui fait que l’identité se représente elle-même comme un processus vivant, comme projection de soi. » (p. 264-265). La nation québécoise existe et se déploie non pas simplement comme réalité sociale, politique ou empirique, mais aussi et surtout comme culture distincte ou comme communauté de projets et d’ambitions collectives.

 

Animée de la conviction profonde que la cause indépendantiste est plus grande que les partis politiques qui s’en réclament, Legaré invite les indépendantistes à rompre avec ce qu’elle considère un paradigme dépassé, tout en restant fidèles à l’impulsion fondamentale de liberté qui se trouve au cœur de la cause, car « [i]l ne s’agit pas de repartir à zéro, mais d’admettre que la cause de la souveraineté n’est pas celle d’une machine à gagner des élections ou des référendums » (p. 17). Cela exige d’extraire le projet indépendantiste de l’horizon électoraliste ou partisan auquel il s’est depuis trop longtemps limité.  

 

L’essai témoigne d’une réflexion aussi riche que bien étayée. Il présente néanmoins certaines faiblesses importantes. L’ensemble étant construit en bonne partie autour de textes déjà publiés ailleurs, il lui manque une trame claire, en ce que de nombreux articles se succèdent avec des transitions qui, en plusieurs endroits, ne sont malheureusement pas toujours bien réussies. Cette composition vient briser la fluidité du texte au point de porter atteinte à la cohérence générale de l’essai. Par ailleurs, le lecteur conviendra également du caractère quelque peu dépassé de certains enjeux abordés dans ces pages, et que l’auteur aurait pu choisir de laisser de côté. Pensons seulement au débat stérile entre nation « civique » et « ethnique » qui divisa de nombreux intellectuels à la fin des années 1990. On comprend mal la pertinence de se plonger à nouveau dans ce débat devenu inactuel.

 

En dépit de ces quelques éléments négatifs, on retiendra de cet essai une thèse centrale forte, bien argumentée et qui ouvre en effet sur une manière renouvelée de penser le rapport de domination politique qui subsiste au sein de l’ordre canadien.

 

Le discours indépendantiste s’est jusqu’ici surtout construit autour de questions identitaires, soit celles touchant le peuple québécois dans son combat existentiel pour avoir le droit d’exister comme nation francophone sur le continent nord-américain. Les questions économiques ont aussi joué un rôle important, notamment au moment de l’émergence de l’option à la fin des années 1960. Plus récemment, l’horizon indépendantiste s’est également intéressé aux rapports de domination tenant du régime politique canadien. Legaré contribue à cette approche en jetant un regard nouveau sur ce rapport de domination, dont l’un des principaux mécanismes vient de la nature « fédérale » du régime canadien. Selon l’essayiste, cette caractéristique de l’État canadien a jusqu’ici été négligée pour penser la question nationale, ou sinon, il a surtout été l’objet de l’attention des penseurs opposés à l’idée de souveraineté, les fédéralistes eux-mêmes, qui s’y sont beaucoup intéressés pour montrer combien celle-ci servait bien les intérêts du Québec. Or, la question du fédéralisme constitue l’angle mort des théoriciens de l’indépendantisme québécois. L’organisation fédérale de l’État canadien est pourtant au cœur même du rapport de domination dont est victime le peuple québécois.

 

 

Le fédéralisme ne lâche pas prise. Il n’atteint jamais son but : il n’a ni commencement ni fin. Non, le fédéralisme est un processus continu et en cela il enchevêtre les parties en un tout artificiel et contingent. (…) [L]e fédéralisme est une illusion de paix. Illusion recherchée, souhaitée. Le fédéralisme dicte la bonne entente. Ainsi, le Québécois y perd son âme, celle qui, petit à petit, a été congédiée pour faire place à ce surmoi de structure, ce produit vertical vissé à une colonne faisant unité, ce partage des compétences, ces branches nourries d’une même sève, cette fausse diversité cachant un même tronc préfabriqué. (Le Québec, une nation imaginaire, p.36)

 

 

Le fédéralisme comme mécanisme de domination tire sa force de l’apparence de légitimité qu’il projette, en permettant au peuple québécois d’exister au sein de l’ensemble politique canadien, en lui donnant l’impression de jouir d’une certaine souveraineté. Or, il ne faut pas s’y méprendre, le régime canadien autorise le Québec à exister non pas comme nation à part entière, mais comme simple région canadienne. Au-delà des apparences, le régime canadien « est la forme déguisée d’un seul véritable État. » (p. 68) Il n’y a point de réel partage de souveraineté.

 

 

En effet, contrairement à la théorie du fédéralisme de type confédéral, comme c’est le cas du régime canadien, l’approche que j’avancerai ici montre qu’au-delà des apparences du modèle confédératif canadien qui “divise les provinces en États qu’on dit fédérés”, le fédéralisme au Canada n’institue qu’un seul État. Les gouvernements provinciaux sont des parties constitutives à part entière, avec le gouvernement fédéral, de cet État représenté plutôt sous la forme d’une addition de lieux de pouvoir relativement autonomes. (Le Québec, une nation imaginaire, p. 68)

 

 

Dans le régime canadien, le gouvernement du Québec n’est pas un gouvernement distinct du gouvernement fédéral ; il n’en est que le simple prolongement. « À ce titre, le pouvoir de l’État est indivisible : il n’est pas une somme répartie entre des parties distinctes comme le serait l’addition du pouvoir des provinces et du pouvoir central. » (p. 78) Aussi, cette pratique qui depuis la Révolution tranquille consiste à parler de l’« État du Québec » n’est-elle qu’une simple illusion, car «  il n’y a pas de telle chose qu’un “État du Québec”, mais plutôt une région du Canada qui, par son histoire et la spécificité des luttes des Québécois, tend sans relâche à se démarquer comme nation » (p. 118). Le fédéralisme canadien se déploie comme une « puissance aveuglante » (p. 119) », puisqu’il occulte cette réalité du caractère indivisible de l’État canadien en ramenant le Québec à n’être qu’une simple région de cet ensemble sur lequel il exerce sa pleine souveraineté. 

 

En somme, celle qui est aujourd’hui professeure associée à l’UQÀM offre ici une réflexion stimulante, ouvrant des pistes nouvelles pour repenser à nouveaux frais la question nationale québécoise en mettant de l’avant le mécanisme de domination que constitue le fédéralisme canadien. Cet apport sera-t-il suffisant, de concert avec les efforts déployés par d’autres penseurs indépendantistes, pour contrer cette puissante impression de déclin inéluctable dans lequel serait engagée l’option indépendantiste ? La réponse à cette question n’est certainement pas à trouver dans les résultats électoraux d’octobre, mais plutôt dans la conjoncture politique qui s’ouvre depuis ces lendemains du 1er octobre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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