Erreur sur la personne

Lecture de : Anne-Marie Beaudoin-Bégin, La langue affranchie, Éditions Somme toute, 2017



En août 2017, de jeunes militants du PLQ proposaient, dans un texte truffé de fautes de français, d’ouvrir une brèche dans la loi 101 pour que les élèves francophones puissent fréquenter le système scolaire anglais. C’est précisément ce genre de brèche dans la Charte de la langue française qui doit le plus inquiéter les Québécois, mais ce n’est malheureusement pas la vision adoptée par la linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin dans son essai La langue affranchie dans lequel elle tente de « raccommoder » les Québécois « avec l’évolution linguistique ». « Le fait que les jeunes parlent entre eux en franglais dans leur vie quotidienne n’est pas le signal du déclin du français au Québec » écrit-elle ainsi le plus sérieusement du monde.


Elle donne l’exemple de l’intégration au français de mots italiens à la Renaissance : ces emprunts à l’italien n’ont pas tué le français, loin de là. Cependant, il faut rappeler que la plupart de ces expressions ont été francisées et que ces emprunts se sont précisément limités à quelques mots : ils n’ont pas touché la phrase entière, ils n’ont pas transformé la syntaxe qui, quant à elle, est demeurée française. Chez nous, au-delà de la phrase comme de la syntaxe, c’est la pensée même qui est atteinte. Faire un lien entre la situation du français en France à la Renaissance et l’état du français au Québec apparaît alors comme une généralisation abusive. Ce n’est malheureusement pas la seule qu'elle fait dans son essai.



« [ Après la Révolution française] Les maîtres d'école se sont mis à enseigner cette grammaire inventée, créée de toutes pièces et présentée comme un catéchisme (ce n'est pas moi qui le dis) à leurs élèves. Ces élèves, lorsqu'ils ne se conformaient pas, étaient punis. » (La langue affranchie, Éditions Somme toute, 2017, p. 55)



Le système d’écriture du français est élitiste et a été fixé au XIXe siècle, estime la linguiste : « Les règles de l’écrit se devaient d’être difficiles, car l’écrit français, prestigieux et noble, devait se mériter. » Cette vision s’est maintenue jusqu’à nous grâce à une élite linguistique qui impose un français rigide et très normé. Au sommet de cette « élite », on retrouve des commentateurs tels que Mathieu Bock-Côté, Denise Bombardier, Sophie Durocher et Louis Cornellier.



« Pourquoi le français est-il en position précaire au Québec ? Une catégorie de bien-pensants s’est appropriée la langue française, elle s’est appropriée le discours langagier dans les médias, elle a imposé sa propre vision, sa propre norme implicite. Et ça fait longtemps que ça dure. » (La langue affranchie, Éditions Somme toute, 2017, p. 89)



Ces « bien-pensants », en critiquant les jeunes Québécois à propos du franglais qu’ils parlent dans leur vie quotidienne détournent les jeunes du français. La logique de l’essayiste est la suivante : un jeune qui se fait taper sur les doigts à cause de son piètre français se tournera vers l’anglais. C’est donner beaucoup de pouvoir à quelques chroniqueurs que de penser qu’ils incitent les jeunes à se détourner du français. Supposons pour la cause qu’un jeune tombât sur leurs écrits, est-il si certain qu’il ait l’épiderme aussi sensible que le pense Beaudoin-Bégin ? Ne pourrait-il pas plutôt concevoir leurs textes comme un appel à se réapproprier sa langue ? Plus fondamentalement, c’est être injuste envers ces auteurs que de dire, comme elle le fait dans son essai, qu’ils critiquent le franglais des jeunes pour le simple plaisir sadique de se sentir supérieurs à eux. En vérité, les plus lucides d’entre eux dénoncent un phénomène pour mieux remonter à sa source. Comme l’écrit Louis Cornellier : « les critiques de cette tendance [le franglais] savent bien qu’il ne s’agit que d’un symptôme et non du problème principal. »


Ajoutons qu’elle parle curieusement très peu de l’école et des professeurs de français sinon pour dire que les tout puissants « bien-pensants » essaient de les entraîner dans leur croisade élitiste et que l’école joue un rôle inhibiteur sur la créativité des enfants en leur imposant un français normé. Il faut ici rappeler une évidence : les professeurs, dont je suis, ne sont pas toujours en train de taper sur les doigts de leurs élèves parce qu’ils ne maîtrisent pas parfaitement les règles absconses régissant le participe passé des verbes pronominaux. Beaucoup savent aussi parler avec enthousiasme de la langue française et des auteurs qu’ils l’ont illustrée. Rappelons enfin que la correction grammaticale et orthographique constitue seulement une partie de la tâche des professeurs et non l’entièreté : ils agissent aussi beaucoup sur l’enchaînement logique des idées, la syntaxe et la richesse du contenu.


L’essai de Beaudoin-Bégin rate, me semble-t-il, sa cible en s’attaquant surtout aux attitudes personnelles : elle veut essentiellement décomplexer notre rapport au français qu’elle juge trop rigide, normatif et punitif en livrant un vibrant plaidoyer pour qu’on incorpore au français des néologismes, des québécismes et même des anglicismes. Je vais peut-être la surprendre, mais entendre un de mes étudiants dire « nice » ou « cool » dans ma classe ne provoque chez moi aucune crise d’urticaire, et si je l’entends utiliser un québécisme comme « rapailler » ou un vieux mot comme « raccommoder », je crois que je vais verser une larme et lui accorder un point bonus !


En réalité, Anne-Marie Beaudoin-Bégin a peu d’arguments et de faits à avancer pour soutenir sa thèse selon laquelle une certaine élite puriste dégoûte les jeunes Québécois du français. En revanche, il semble évident qu’elle accorde trop peu d’importance aux facteurs politiques qui font que le français est encore, au Québec, une langue fragile. Elle reconnaît par exemple que la loi 101 « a sauvé le fait français » et elle estime même qu’elle doit être « revampée », mais elle écrit du même souffle qu’elle a ses limites et que les « gens doivent avoir envie de parler une langue » pour en assurer le maintien : tout ne peut pas passer par des aménagements linguistiques. D’ailleurs, elle estime qu’il est « toujours délicat de faire de l’aménagement linguistique, car la frontière entre la protection d’une langue et l’interdiction d’une autre est très mince. » Son attitude par rapport à la loi 101 demeure donc très ambivalente.


Et pourtant, à mon sens, c’est en grande partie dans le renforcement de la loi 101 ou, au contraire, dans son effritement que se joue le sort de la langue française au Québec. Le franglais des jeunes s’explique entre autres par l’accroissement du bilinguisme institutionnel, particulièrement en éducation. En effet, dans les trente dernières années, la place accordée à l’anglais dans le parcours scolaire des jeunes Québécois s’est considérablement accrue : le nombre d’heures d’anglais a augmenté au primaire et au secondaire et, au cégep, la réforme de 1993 a imposé deux cours d’anglais obligatoires. Certaines écoles primaires offrent même un enseignement intensif de l’anglais en sixième année et de plus en plus de cégeps proposent, quant à eux, des parcours bilingues à leurs étudiants. Ajoutons à ces faits que le nombre de francophones fréquentant les cégeps anglophones s’est considérablement accru dans la dernière décennie.


Cette montée en puissance de l’anglais est favorisée par la complaisance de commentateurs qui estiment que le français se porte fort bien au Québec (voir à ce propos les ouvrages lénifiants de Michel C. Auger et de Marc Cassivi), ainsi que par le laxisme du parti libéral qui n’a absolument rien fait pour renforcer la loi 101 pendant son long règne d’une quinzaine d’années. Au débat des chefs de 2014, Philippe Couillard déclarait même qu’il était important pour un ouvrier travaillant dans usine de parler anglais au cas où un client anglophone passerait par là. Plus colonisé que ça…


Beaudoin-Bégin accorde malheureusement une influence qu’elle exagère grandement à quelques commentateurs francophiles, alors que c’est plutôt une certaine classe médiatique et politique anglophile qui tient le haut du pavé au Québec. Ses interventions tendent à faire du français une petite langue qu’on parlera en famille et entre amis. Pour les vraies affaires (éducation supérieure et marché du travail), il y a l’anglais.


Il n’en reste pas moins que la linguiste se préoccupe véritablement de l’avenir du français : contrairement à bien des observateurs jovialistes, qui veulent ne rien voir pour mieux ne rien faire, Beaudoin-Bégin estime pour sa part que le français perd du terrain au Québec. Cette sensibilité et cette clairvoyance pourraient l’amener à cesser de vouloir modifier les « attitudes personnelles » pour agir beaucoup plus concrètement sur la cause fondamentale du problème. Comme inspiration à ses prochaines investigations linguistiques, elle pourrait méditer les mots du poète Gaston Miron qui, dans son texte « Le mot juste », essaie de trouver un remède au bilinguisme schizophrénique dans lequel baigne tout Québécois : « La solution est politique. Point », écrit-il simplement à la fin de son essai.