Justin le Petit

29/05/2018

Lecture de : Jocelyn Coulon, Un Selfie avec Justin Trudeau. Regard critique sur la diplomatie du premier ministre, Montréal, Québec/Amérique, 2018

 

 

Longtemps, les Libéraux fédéraux ont regretté Pierre Elliott Trudeau. Malgré le retour au pouvoir en 1993 et les victoires électorales convaincantes de Jean Chrétien, la « mystique Trudeau » continuait d’opérer. Plusieurs s’ennuyaient de sa prestance, de son charisme, de sa parfaite maîtrise des deux langues officielles. Architecte du Canada moderne, Trudeau père avait donné une nouvelle vocation au Canada. Pour ces nostalgiques, Pierre Elliott Trudeau était d’une certaine façon l’incarnation canadienne du roi-philosophe, inspiré par une vision, capable de décisions. Une fois terminée la parenthèse Chrétien-Martin, les militants libéraux ont rêvé au retour d’un tel chef. Certains croyaient l’avoir trouvé en Stéphane Dion, d’autres en Michael Ignatieff. Les deux universitaires ne manquaient ni d’idées ni de vision – le second étant même un intellectuel de bien plus grande envergure que Trudeau père ne l’avait jamais été de son vivant – mais les deux hommes n’avaient ni la grâce ni surtout l’instinct politique de l’ex-premier ministre. À défaut d’un vrai roi-philosophe, les militants libéraux se sont donc tournés vers le fils. Incapable de trouver la réincarnation du père, ils ont opté pour une lignée, un nom. Ils ont choisi l’enveloppe, la coquille, plutôt que la substance. Résultat : depuis deux ans, nous sommes les spectateurs d’un insupportable donneur de leçons. Adulescent moraliste et narcissique, Trudeau s’émeut aux larmes de sa générosité, de sa bonté, de son ouverture-à-l’autre à la manière d’un conférencier jovialiste.

 

Un selfie avec Justin Trudeau de Jocelyn Coulon ne fait malheureusement que confirmer ce dont on se doutait déjà : la sidérante superficialité du premier ministre actuel, son obsession pour l’image, son manque d’intérêt et de sérieux lorsqu’il s’agit de définir une politique. Conseiller de l’ex-ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion, Coulon a pu prendre la mesure de l’inconstance et de la vacuité du nouveau premier ministre. Avant la prise du pouvoir en octobre 2015, il avait été l’un des 14 membres d’un « conseil consultatif sur les affaires étrangères » formé par l’entourage du chef libéral. Pendant un an, le conseil s’est réuni à sept reprises en présence de Justin Trudeau pour discuter des enjeux de l’heure. À lire Coulon, on comprend que l’objectif de ce comité n’était pas de fixer une politique d’avenir mais bien davantage d’éduquer le petit prince dont les questions et les interventions « restent très sommaires » (p. 34).

 

 

Le conseil (…) tient sept rencontres avec Trudeau et quelques conseillers de son entourage de mai 2014 à mai 2015 (…) Trudeau est particulièrement assidu. Il arrive toujours à l’heure et prend le temps d’écouter chacune des interventions. Il est là pour apprendre. Les procès-verbaux des cinq premières rencontres révèlent un Trudeau discret, intervenant peu. Il a une bonne maîtrise des données de base des sujets abordés, mais ses questions et ses interventions restent très sommaires. (Un Selfie avec Justin Trudeau. Regard critique sur la diplomatie du premier ministre, Québec/Amérique, 2018, p. 34)

 

 

Ces séances de formation accélérées portent fruit : l’élève Trudeau surprend lors d’un débat télévisé consacré aux affaires du monde (le « Munk debate » du 28 septembre 2015, à Toronto). En plus d’avoir bien appris ses leçons, il montre une empathie sincère pour les réfugiés syriens qu’il promet d’accueillir en plus grand nombre. On s’attendait à un cancre, on découvre un garçon bien élevé qui avait fait ses devoirs et mémorisé ses fiches en plus de se présenter comme l’héritier d’un Canada généreux.

 

L’élection de Justin Trudeau ne passe pas inaperçue. Il répète à qui veut l’entendre que le « Canada est de retour », fait la première page de Vogue. Lors de ses premières participations aux grands forums mondiaux (G20 à Ankara, APEC à Manille, Commonwealth à Malte), ses selfies avec le tout-venant marquent toutefois davantage les esprits que ses discours, écrits et pensés par d’autres. Seule prise de position un peu personnelle et audacieuse que Coulon ne commente pas : son entrevue au New York Times dans laquelle il présente le Canada comme le premier État « post-national », sans identités premières. Aux côtés d’Obama, son étoile de poseur aurait pâli assez rapidement mais l’élection de Donald Trump le sert bien. Par effet de contraste, son image de beau garçon sympathique et inoffensif continue de faire mouche.

 

Officiellement, le programme dessiné par ses conseillers annonçait le retour à l’internationalisme pearsonien : une foi renouvelée dans l’ONU et la diplomatie multinationale, un leadership plus affirmé dans les missions de paix, un soutien accru à l’aide humanitaire. Coulon, Dion et Roland Paris, important conseiller du chef libéral, communiaient tous à ces grandes orientations qui avaient inspiré la politique étrangère canadienne depuis la Seconde Guerre mondiale. Il s’agissait en somme de revenir à la normale et de rompre avec les années Harper lors desquelles le Canada avait adhéré à la rhétorique sombre et belliqueuse de la guerre des civilisations, soutenu inconditionnellement les États-Unis et Israël, combattu les forces du Mal en Afghanistan. Comme le montre Coulon, ce Canada libéral, malgré les beaux discours, n’est toujours pas de retour : l’aide publique au développement – essentielle selon Coulon pour obtenir l’appui des Africains lors de la prochaine élection du Canada au conseil de sécurité de l’ONU – se ferait toujours attendre alors qu’au Mali, le Canada aurait raté une très belle occasion de prendre le leadership du contingent des Casques bleus. Sur d’autres fronts, l’étoile du Canada ne brillerait pas non plus de tous ses feux. Face à la Russie, pour des raisons strictement électoralistes, le Canada de Justin Trudeau placerait tous ses œufs dans le panier ukrainien et face à la Chine, on serait encore loin d’une politique commerciale ambitieuse qui permettrait à l’économie canadienne d’être moins dépendante du marché américain.

 

 

Dans l’avion, Dion aborde plusieurs sujets, dont le réengagement avec la Russie. Trudeau est hésitant et rappelle qu’il y a deux tendances au sein du gouvernement sur ce sujet. Selon un témoin de la scène, ce n’est pas une conversation en profondeur, et Trudeau s’irrite de l’insistance de Dion. (Un Selfie avec Justin Trudeau. Regard critique sur la diplomatie du premier ministre, Québec/Amérique, 2018, p. 95)

 

 

À ce bilan accablant s’ajoute la démission surprise du conseiller Roland Paris et le congédiement cavalier du ministre Dion que Justin ne daigna jamais rencontrer une seule fois pour « cadrer » les grandes orientations de la politique étrangère. Laissé à lui-même, le ministre Dion fit néanmoins ses devoirs et proposa l’embryon d’une doctrine de la « conviction responsable » inspirée par la philosophie politique de Max Weber. On imagine très bien la frustration de Coulon, analyste pendant longtemps au Devoir et à l’université, enfin prêt pour influencer de l’intérieur la politique étrangère canadienne, obligé de plier bagages et de rentrer dans ses terres à peine quelques mois après son entrée en fonction.

 

Depuis son voyage en Inde, l’étoile de Justin Trudeau sur la scène du monde semble avoir pâli. Le livre de Coulon ajoute une pièce au dossier et en offre une clef de lecture. Tout indique qu’aux yeux de notre premier ministre, une popularité de magazines glamour suffit. Inutile de se casser la tête, d’élaborer des doctrines, d’investir davantage. Le Canada est de retour dans la mesure où la célébrité personnelle de son premier ministre, son aura dynastique, feraient rayonner les « valeurs canadiennes », ce qui devraient permettre d’ouvrir des portes et de régler des dossiers. Belle illusion, nous dit l’ex-conseiller Coulon…

 

 

Angélina Jolie avance lentement vers l’estrade où une centaine de ministres de la Défense s’assemblent pour la traditionnelle photo de famille. Elle est l’invitée de marque de la réunion des ministres de la Défense sur le maintien de la paix des Nations Unies qui se tient à Vancouver le 15 novembre 2017 (…). L’actrice est une icône, et Justin Trudeau adore les icônes, surtout lorsqu’il les utilise pour éblouir un auditoire et servir de décor afin de masquer l’annonce d’une politique sans ambition. (Un Selfie avec Justin Trudeau. Regard critique sur la diplomatie du premier ministre, Québec/Amérique, 2018, p. 141)

 

 

Les échecs en politique engendrent souvent de bons livres. Michael Ignatieff qui, dans Fire and Ashes. Success ans Failures in Politics (Random House, 2013), réfléchit aux raisons de son échec en politique canadienne en a fait la brillante démonstration. Jocelyn Coulon aussi. Trop peu d’acteurs politiques couchent sur papier leurs expériences. De tels ouvrages nous permettent de comprendre comment une politique est formulée, les impératifs qui la façonnent, les êtres humains qui l’inspirent, motivés à la fois par des convictions, des intérêts, une stratégie mais aussi par un contexte, des circonstances imprévues. Des livres comme ceux de Coulon nous font voir de plus près le « caractère » de celles et de ceux qui sont appelés à prendre des décisions souvent difficiles. Il s’agit sans contredit d’un livre essentiel sur les premières années du jeune Trudeau qu’inspiré par Victor Hugo nous pourrions baptiser Justin le Petit. Dans une langue claire, Coulon propose des analyses étoffées, lesquelles permettent de décoder les grands défis de la politique étrangère canadienne en ce début du 21e siècle. Même si l’analyse est idéologiquement orientée, même si on ne partage pas toutes les convictions philosophiques internationalistes et libérales de l’auteur, même si sa présentation de la politique étrangère conservatrice frôle parfois la caricature, le livre de cet ancien journaliste est traversé par un souci pédagogique authentique, fort utile en ces heures de polarisation extrême.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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