Pour un féminisme rassembleur

23/03/2018

Lecture de : Andrée Yanacopoulo, Pour le droit des femmes, Boréal, 2017

 

 

Lorsque j’étudiais au baccalauréat en sociologie, au début des années 2000, l’histoire des trois vagues du mouvement féministe m’a été présentée comme une longue marche vers un féminisme véritablement inclusif, qui prenne en compte les oppressions spécifiques vécues par chacune des composantes de la population féminine. Initiée comme il se doit aux textes fondateurs du féminisme postmoderne (en anglais, bien entendu, puisque c’est dans cette langue que s’exprime si bien la diversité), j’y ai appris ce qu’étaient la théorie queer et l’intersectionnalité, avant que ces termes ne deviennent à la mode.

 

À l’époque, les groupes féministes osaient très peu remettre en question ce récit progressiste. Accusées d’avoir non seulement négligé, mais opprimé les femmes minoritaires, les féministes québécoises écoutaient attentivement les récriminations qui leur étaient adressées et cherchaient à réparer leurs torts.  En 2007, lors des audiences de la commission Bouchard-Taylor, les porte-paroles des groupes féministes ont eu beau rappeler l’importance d’affirmer l’égalité entre les hommes et les femmes comme valeur commune, elles préféraient manifestement s’afficher aux côtés des jeunes militantes voilées de Présence musulmane qu’auprès de baby-boomers opposées aux accommodements religieux, qui passaient pour des ignorantes auxquelles il fallait enseigner les principes de la laïcité ouverte.

 

La fondation du groupe Pour les droits des femmes du Québec (PDF Québec) en novembre 2013 vint enfin rompre avec ce féminisme de la repentance. Le groupe, qui comptait parmi ses fondatrices une femme aussi éloquente que l’ex-ministre Louise Beaudoin, a reçu un certain écho médiatique. Il compte aujourd’hui plusieurs centaines de membres, dont certaines interviennent régulièrement dans les médias pour promouvoir un féminisme humaniste, laïque et enraciné dans l’expérience québécoise. C’est le cas notamment de la professeure Nadia El-Mabrouk, qui a défendu avec intelligence et sensibilité le peuple québécois contre ses élites qui le déclaraient collectivement coupable d’islamophobie au lendemain de l’attentat à la mosquée de Québec en janvier 2017.

 

Le livre Pour les droits des femmes, publié chez Boréal et signé par Andrée Yanacopoulo en collaboration avec Diane Guilbault et Michèle Sirois, est en quelque sorte le manifeste de PDF Québec.

 

Le court texte « Jusques à quand ? », qui précède le premier chapitre, ne donne heureusement pas le ton de l’ouvrage. Au sujet des hommes, on y affirme que « tout de nous leur appartient : nos ventres, nos vies et jusqu’à notre histoire » (p.9), laissant ainsi entendre que les femmes d’aujourd’hui n’auraient aucun droit et que les pages suivantes permettraient de le prouver. Passons également sur cette généralisation abusive en quatrième de couverture, selon laquelle « quelque dominé, quelque minorisé, quelque bâillonné, quelque asservi que soit un homme, il aura toujours un être humain qu’il pourra dominer, minoriser, bâillonner, asservir : sa femme », comme si tous les hommes étaient en couple, avec une femme de surcroît, et comme si toutes ces relations conjugales étaient nécessairement marquées par la domination masculine.

 

Ces affirmations pour le moins excessives ne doivent toutefois pas faire perdre de vue la grande pertinence de l’ouvrage, dans lequel Yanacopoulo se livre à une critique rigoureuse du féminisme de la troisième vague et à une défense sans équivoque d’un féminisme qui « veut rassembler toutes les femmes au-delà de leurs différences » (p.99), plutôt que de les diviser en exacerbant ces différences.

 

Le premier chapitre offre une intéressante perspective historique et théorique sur l’évolution du mouvement et de la pensée féministes, en insistant sur le « détournement du féminisme » (p.24) opéré par celles qui divisent les femmes entre privilégiées et victimes, sous prétexte de rendre le mouvement plus inclusif. De façon synthétique et didactique, l’auteure cible avec justesse les points tournants de cette dérive, depuis le black feminism américain des années 1980, jusqu’à la confusion actuelle entre identité et orientation sexuelle opérée par le mouvement LGBT, dont on peine à suivre l’évolution de l’acronyme.

 

« Cette notion d'intersectionnalité est perverse : elle met à mal le féminisme en divisant les femmes et en les dressant les unes contre les autres, elle le dévitalise en dissolvant ce qui faisait notre force, elle nie la communauté d'oppression que nous vivons et qui fonde notre solidarité. » (Pour le droit des femmes, p.32)

 

 

Les deuxième et troisième chapitres abordent quant à eux les grands dossiers et les nouveaux défis qui se posent au mouvement féministe actuel, autant de thèmes à partir desquels s’observe l’ampleur de la fracture entre le féminisme intersectionnel et celui de PDF Québec. Sur plusieurs dossiers, les points de vue sont sensiblement différents de part et d’autre : chez les premières, on retrouve un discours libertaire selon lequel le véritable féminisme consiste à respecter les choix des femmes qui décident de devenir mère porteuse, de travailler dans l’industrie du sexe ou encore de porter le hijab. Chez les secondes, on insiste plutôt sur les structures sociales dans lesquelles s’inscrivent ces choix individuels, de même que sur leurs implications concrètes et symboliques.

 

L’auteure s’en prend en particulier à la création de nouveaux droits individuels, qui vont à l’encontre des choix collectifs du Québec et souvent même de la dignité humaine. Contre un supposé droit à l’enfant invoqué par ceux qui désirent avoir recours à une mère porteuse, Yanacopoulo refuse que des femmes soient réduites à leur utérus et « transformées en une marchandise dont le demandeur peut disposer à sa guise » (p.35). Contre le droit à la sexualité et à l’intimité réclamé par les partisans de la décriminalisation de la prostitution, Yanacopoulo rappelle qu’« on n’a jamais vu un homme mourir de ne pouvoir satisfaire sa libido » (p.50). Contre le droit de porter un signe religieux en tout temps et en tout lieu, elle défend la neutralité religieuse de l’État et de ses représentants, en plus de rappeler que le port du voile islamique, sous toutes ses formes, « relèv[e] en réalité du marquage des femmes, un marquage avilissant, signe d’asservissement » (p.61-62).

 

 

« L'autodétermination semble devenir le critère de légitimation de toutes ces dérives de l'intersectionnalité : "C'est mon choix de me voiler", ou "C'est mon choix de me prostituer", ou encore, "C'est à moi seul(e) de déterminer mon identité sexuelle". Dans un contexte social marqué par le règne de l'individualisme, les choix personnels se transforment vite en droits individuels qui viennent à leur tour supplanter les droits collectifs et oblitérer le bien commun. » (Pour le droit des femmes, p.22)

 

 

Les positions les plus courageuses, et sans doute les plus controversées, de Yanacopoulo sont celles sur les questions d’immigration et d’identité de genre.

 

Au sujet de l’immigration, l’auteure n’hésite pas à plaider pour une révision des volumes d’immigrants (p.72), ainsi que pour un renforcement des politiques d’intégration fondé sur le « refus d’accommodement », puisque « pérenniser la culture du nouveau venu plutôt que conforter les points de rencontre de ses valeurs et celles de la population qui l’accueille est la pire chose à faire en regard de la cohésion sociale et de la prévention du racisme » (p.69). 

 

 

« En mettant l'accent sur le respect presque absolu de toute position ou pratique religieuse au nom de l'inclusion, il est à craindre que se perdent des droits acquis de longue lutte par les femmes. » (Pour le droit des femmes, p.80)

 

 

L’auteure défend également avec brio ses positions sur l’identité de genre et la question trans (puisqu’il est désormais mal venu de faire la distinction entre un transgenre et un transsexuel, sous peine de passer pour un indiscret désireux de connaître l’apparence des organes génitaux de la personne). Yanacopoulo réfute l’idée selon laquelle il faudrait reconnaître comme femme toute personne qui se sent comme telle et qui en adopte l’apparence, une idée qui réduit la féminité à des stéréotypes émotionnels et vestimentaires. Plus largement, elle met en garde contre le postulat du mouvement trans selon lequel l’identité officielle d’une personne devrait reposer sur son auto-identification plutôt que sur des critères objectifs, faisant valoir qu’une telle logique pourrait notamment mener un individu à demander que l’on modifie sa date de naissance sous prétexte qu’il se sent plus jeune (p.88).

 

Dans l’état actuel du débat, cet ouvrage accessible et pédagogique est fort bienvenu. Alors que les actions du groupe PDF-Québec se sont pour l’instant concentrées stratégiquement sur le plan politique, par l’étude attentive des projets de loi et la rédaction de mémoires adressés aux élus, il est à espérer que Pour les droits des femmes permettra de susciter davantage de débats dans le monde académique, ainsi qu’au sein du mouvement féministe, mais également, d’offrir aux étudiants des collèges et des universités d’autres discours que le récit progressiste officiel sur les trois vagues du mouvement féministe.

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