Le retour de la survivance ?

18/11/2017

Lecture de : Éric Bédard, Survivance. Histoire et mémoire du XIXe siècle canadien-français, Montréal, Boréal, 2017, 240 p.

 

 

D’aucuns pourraient déplorer que des personnages historiques soient trop souvent jugés de nos jours à partir de catégories morales contemporaines ; de tels jugements anachroniques servent surtout à légitimer un peu trop facilement un présent qui ne trouvera peut-être pas grâce davantage aux yeux de nos descendants. Dans son dernier livre, Survivance. Histoire et mémoire du XIXe siècle canadien-français[1], paru en septembre dernier, c’est une tout autre ligne de conduite qu’épouse Éric Bédard à l’égard du passé : celle de la rigueur et de l’empathie.

 

L’historien et essayiste cherche à savoir si la prudence des réformistes canadiens-français du XIXe siècle a rendu service à leurs compatriotes ou si, à l’inverse, elle leur a été défavorable. Le lecteur cherchera en vain des condamnations ou des encensements excessifs sous la plume de Bédard ; son ouvrage a pour but de « rendre compte du brouillard qui enveloppait les acteurs de cette époque et faire état des véritables options politiques qui s’offraient à nos élites en 1840 » (p. 10). Une autre manière, dans une langue aussi soignée que souple, de mieux faire connaître le XIXe siècle canadien-français.

 

 

Survivre à l’échec des rébellions, accéder autrement à la modernité

 

Le brouillard dont il s’agit est un échec politique, celui des Rébellions de 1837-1838, au sortir duquel apparaît amoindrie la nationalité canadienne. 855 hommes sont emprisonnés, 58 doivent s’exiler et 12 sont pendus après avoir été jugés devant une cour martiale. Sur le plan politique, le Bas-Canada se voit priver de son parlement en 1838 : durant trois ans, il est remplacé par un Conseil spécial, au sein duquel siègent en fait des marchands anglophones de Montréal. Étienne Parent et Louis-Hyppolite LaFontaine sont jetés en prison pour quelque temps. Quant à l’Union des deux Canadas qui entrera en vigueur en février 1841, elle est très défavorable aux Canadiens français, sur le plan de la représentation politique notamment. La fusion du Haut-Canada et du Bas-Canada fait en effet en sorte d’accorder le même nombre d’élus au Canada-Ouest et au Canada-Est, même si les Canadiens français de la partie est sont plus nombreux. Ils doivent en outre absorber les dettes accumulées par le Haut-Canada. L’anglais devient seule langue officielle de la nouvelle colonie ; l’indépendance n’est plus une idée que l’on caresse,                                                                                                               pas même en cachette.

 

« Les Canadiens français avaient peut-être su tirer leur épingle du jeu, mais leurs horizons et leurs aspirations n'étaient plus les mêmes. Plusieurs avaient rêvé d'instaurer une République du Nouveau Monde ; or voilà qu'ils étaient désormais confinés dans la réserve provinciale d'un dominion britannique. Dans un tel contexte, il avait bel et bien fallu ruser, résister, survivre. » Éric Bédard, Survivance. Histoire et mémoire du XIXe siècle canadien-français, p. 225

 

Après avoir bien pris soin de montrer dans quel brouillard cet échec a plongé le Canada français, Bédard explique les options qui s’offrent aux notables patriotes. Deux camps distincts s’opposent sans que chacun soit monolithique. Le premier est celui du rappel de l’Union ; c’est la position d’un Louis-Joseph Papineau, qui prône l’annexion aux États-Unis pour que le régime politique auquel seront soumis les Canadiens français concorde avec l’esprit du Nouveau Monde. Le deuxième est celui de la résignation à l’Union ; position d’un LaFontaine qui, au contraire de Denis-Benjamin Viger et de Denis-Benjamin Papineau, refuse toutefois d’être nommé au Conseil exécutif si la responsabilité ministérielle n’est pas respectée. Les réformistes, avec LaFontaine, quand la responsabilité ministérielle est accordée (à partir de 1848), proposent un programme ambitieux de réformes : restauration du français dans les institutions politiques ; la création de trois écoles normales ; l’abolition du régime seigneurial ; la perception d’une taxe obligatoire pour mieux financer le système éducatif ; un programme d’indemnités pour les dommages causés pendant les Rébellions. Ce que veut montrer Bédard dans son livre, c’est que les réformistes ont fait ce qu’ils ont pu dans le contexte qui était le leur. Modérés et prudents, ils n’ont pas créé un nouveau régime : leur tâche était plutôt de « survivre, résister et persévérer en tant que peuple » (p. 29). Mais peut-être sont-ils ceux qui, en permettant aux générations suivantes de « persévérer », ont rendu «possibles les légitimes aspirations du peuple québécois à la liberté collective ? » (ibid.)

 

Le drame qu’a vécu la génération de 1840 peut être analysé de diverses façons. C’est que l’histoire n’est pas qu’une description monotone d’événements. Bédard illustre cette assertion par l’interprétation que font Serge Gagnon et Gilles Marcotte du rôle de François-Xavier Garneau et par celle que font Gérard Bouchard et Fernand Dumont de la génération des années 1840. Gagnon présente Garneau comme un bourgeois ; il ne l’étudie pas à partir de ses idées, mais à partir de ce qu’il est dans la société. Ainsi, si Garneau modifie son Histoire du Canada au fil des éditions, c’est seulement, affirme-t-il, parce qu’il embrasse l’idéologie de conservation pensée par l’Église. En effet, si le préliminaire de son Histoire est libéral, la toute fin est au contraire un appel au conservatisme. Que s’est-il passé entre-temps ? Le contexte social, selon Gagnon, est responsable des contradictions de la pensée de Garneau. Pour sa part, Gilles Marcotte tient compte des circonstances de l’écriture de l’œuvre de Garneau ; celui-ci aurait sans doute aimé écrire autre chose, c’est d’une résignation forcée qu’il s’agit, même d’une douleur. Le ton de sa plume change parce qu’il constate l’inévitable ; mais il sait pourtant ce qu’il fait. Gagnon et Marcotte, soutient Bédard, arrivent donc au même constat : la régression historique de la société canadienne-française après 1837, mais l’un est distant, alors que l’autre est empathique. Même différence de ton chez Bouchard et Dumont, et même constat. Pour le premier, après les Rébellions, les aspirations du peuple ont été étouffées par l’élite, les lettrés, comme s’il s’agissait d’un dessein conscient ; de plus, il juge durement le « monde ancien ». Le deuxième se montre quant à lui plus compréhensif, il prend toute la mesure de l’incertitude tragique de cette génération, sans condamner personne. Pour Bédard, la posture de Marcotte et de Dumont montre que le passé a déjà été un présent plein de possibilités ; il n’était pas écrit à l’avance, et le public s’attend justement à se « reconnaître dans l’humanité de ses devanciers » (p. 44).

 

Le professeur à la Télé-université croit par conséquent qu’une autre lecture peut être faite de la période suivant l’Acte d’Union de 1840 que les deux lectures jusqu’alors dominantes, la libérale et la clérico-nationaliste. Il en propose une lecture conservatrice. Avant d’aller plus loin, l’auteur prend soin de préciser que ce conservatisme qu’il invoque est inséparable de la modernité.

 

« En dépit des avancées indéniables qu'aura permis la modernité, je continue de croire que l'être humain est aussi un héritier. Pour comprendre qui nous sommes et dans quelle société nous vivons, il ne faut pas tant accepter telle quelle la société qui nous est léguée que tenter de saisir les grands débats qui l'ont faite à travers le temps. », Éric Bédard, Survivance. Histoire et mémoire du XIXe siècle canadien-français, p. 73-74

 

Edmund Burke, un esprit libéral, réagit aux événements qui ont cours dans la capitale française et publie, en 1790, ses Réflexions sur la Révolution de France. Burke s’oppose à ces agitations à cause de « cette ‘’métaphysique’’ des ‘’droits de l’homme’’ qui niait l’expérience et la sagesse de l’histoire, bafouait les traditions construites patiemment par les Anciens au fil des siècles et décrétait un nouvel état social qui faisait fi des conventions héritées » (p. 75). Le conservatisme a été une autre façon, bien plus modérée, d’accéder à la modernité et « c’est cette voie burkéenne qu’allait emprunter l’élite canadienne-française après les rébellions de 1837 » (p. 76). C’est que l’élite réformiste – LaFontaine, Parent, Garneau et plusieurs autres – a en commun une sensibilité conservatrice. Il s’agit bien d’une sensibilité, donc d’une façon de voir le monde, plutôt que d’une doctrine structurée. Bédard inclut sous ce vocable trois idées : unité, prospérité, morale. Cette élite lutte pour l’obtention du gouvernement responsable, se réjouit de ses bienfaits, mais accepte difficilement le bipartisme qui en découle. Les Canadiens français, à partir de là, sont répartis en plusieurs camps qui s’opposent ; il n’existe plus de bloc de la nationalité canadienne-française. Prospérité : la survie collective, en plus des réformes, passe par la prospérité, donc par l’économie. Se souvient-on seulement de la conférence célébrissime de Parent, « L’industrie considérée comme moyen de conserver notre nationalité », prononcée en 1846 ? Si le maintien de l’existence canadienne-française doit concorder avec l’unité et la prospérité, c’est aussi vrai de la morale. Après 1840, la nation voit son économie devenir de plus en plus capitaliste, elle s’urbanise et devient ainsi encore plus fragile. De nombreux Canadiens français prennent le chemin des États-Unis. Les conservateurs, sans croire à la supériorité du spirituel sur le temporel, voient donc dans l’Église ce qui relie les membres de la nation, déjà bien éprouvée par l’histoire. Ils cherchent à atténuer les effets anomiques de la société moderne.

 

 

Des figures dans le siècle

 

Il est souvent dit des figures du XIXe siècle canadien-français qu’elles étaient soumises soit à l’Église, soit au grand capital. Éric Bédard nous laisse comprendre tout autre chose en nous faisant entrer dans l’esprit d’hommes importants tels que Louis-Hyppolite LaFontaine, chef réformiste et premier ministre du Canada-Est, Joseph-Édouard Cauchon, fondateur du Journal de Québec et député, Philippe Aubert de Gaspé, l’auteur des Anciens Canadiens, ou encore Octave Crémazie, premier poète national. L’auteur nous fait découvrir LaFontaine à travers sa volumineuse correspondance. Le chef réformiste choisit le métier d’avocat non pas par dépit, mais par choix ; c’est sa vocation. Il estimait d’ailleurs, lui dont la vie était rangée et sédentaire, que la destinée de l’homme était de travailler sans cesse. Sait-on seulement qu’il a été un important réformateur du système judiciaire ? Sait-on par ailleurs que Cauchon appuie la Confédération pour éviter l’annexion aux États-Unis, « tombeau de la nationalité canadienne-française » (p. 143), et qu’il souhaite une union fédérale centralisée afin de maintenir l’unité de ses compatriotes canadiens-français ? Si l’auteur nous fait entrer dans l’esprit de tous ces hommes, s’il s’est, en outre, intéressé prioritairement à cette génération des réformistes, « c’est pour voir comment, dans des moments de grandes difficultés, on peut se ressaisir et rebondir, pour le meilleur ou pour le pire » (p. 70). Ces portraits n’ont rien d’anecdotique et montrent que les hommes de l’après 1840 ont été des survivants et non des colonisés. Le survivant, lucide au sujet de la précarité de sa communauté nationale, souhaite conserver ses acquis ; sans être téméraire, il avance en étant conscient de ses limites.

 

 

Le retour de la survivance ?

 

En guise d’épilogue, Éric Bédard tente de conceptualiser ce qu’il entend par « survivance ». Il pose quatre jalons à ce concept : un récit sur soi, s’occuper d’économie, l’éclipse de la question du régime, un messianisme compensatoire. L’auteur explique chacune de ces déclinaisons du concept de manière persuasive. Il lui arrive de penser qu’au Québec, depuis 1995, on assiste au retour de la survivance : « Se réfugier dans l’imaginaire ou n’accorder d’importance qu’aux ‘‘ vraies affaires’’, ne pas s’autoriser à mettre en cause le régime qui nous gouverne, mais se croire plus vertueux que les autres, n’est-ce pas un peu ce à quoi ressemble le Québec d’aujourd’hui ? » (p. 231). La question mérite d’être posée. Fernand Dumont, à qui l’on doit l’expression « l’hiver de la survivance » et une théorie très convaincante de cette période, écrivait lui aussi en 1993 qu’il lui arrivait de croire que les Québécois étaient dans une situation comparable à celle de la survivance. Et il les encourageait à se demander pourquoi ils avaient hiberné si longtemps. Pour répondre à cette question, ajoutait-il, « les Québécois n’ont pas à renier la patience obstinée de jadis, mais à lui joindre enfin le courage de la liberté[2] ». Pourquoi Éric Bédard, dans ce livre, n’enjoint-il pas ses compatriotes à faire de même ? Ne serait-ce pas parce qu’il espère qu’une nouvelle génération réformiste se prépare en silence ? Qu’à cela ne tienne, Survivance est un ouvrage qui tombe à point nommé et qui brille autant par son souci de faire comprendre l’histoire au plus grand nombre que par son érudition. Que l’on assiste ou non au retour de la survivance, avec Éric Bédard, c’est à tout le moins le retour de l’histoire politique.

 

 

[1] Lorsque nous référerons à ce livre, nous ne donnerons que les pages dans lesquelles les passages cités se trouvent.

 

[2] Fernand Dumont, Genèse de la société québécoise, Montréal, Boréal, coll. « Boréal compact », 1996 [1993], p. 336.

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