Au Québec, la maternité n’est pas tant un impensé qu’un impensable féministe

14/11/2017

Lecture de : Marilyse Hamelin, Maternité, la face cachée du sexisme. Plaidoyer pour l’égalité parentale, Montréal, Leméac, 2017.

 

 

Un ouvrage intitulé Maternité, la face cachée du sexisme vient de paraître en librairie. Il s’agit d’un plaidoyer porteur d’une signification particulière pour moi étant donné qu’en plusieurs points, il constitue le reflet à la fois exact et inverse de l’essai que je faisais paraître en 2014 : Aimer, materner, jubiler. L’impensé féministe au Québec.

 

 

 

 

 

Reflet exact : car, dans les deux cas, il s’agit d’un plaidoyer fondé en grande partie sur une vision personnelle de la société, appuyé notamment sur la culture et les perceptions de la classe moyenne, des entrevues journalistiques dans le cas de Hamelin, des recherches sociologiques dans le mien, ainsi que des conversations intimes avec des commentateurs connus (Hamelin) ou des proches (pour ce qui est de moi). Constat partagé, enfin, de difficultés vécues par les mères de notre société.

 

Reflet inverse : refus - tant pour elle-même que pour la société - de la part de Hamelin, d’accorder une place centrale à la maternité, alors que j’embrassais pour ma part complètement cette idée d’accorder une place centrale à la maternité.

 

                                                              *

 

Les femmes, écrit Hamelin en substance, continuent d’être victimes d’inégalités importantes parce que la société s’attend  à ce qu’elles consacrent une part appréciable de leur énergie, de leur temps et de leur attention à la maternité. Sous la plume de Hamelin, on a même l’impression que la société contraint les femmes à se faire valoir (à leur corps défendant) exclusivement dans la maternité.

 

Dès la parution d’un article consacré à l’ouvrage de Hamelin dans Le Devoir du 22 août dernier, le ton, les malentendus, les stéréotypes et les clichés au sujet de la maternité étaient lancés, témoin l’amorce de l’article :

 

Les femmes au foyer, les hommes au travail : une image du passé, révolue, enterrée, faisant désormais place à un monde égalitaire entre les deux sexes ?[1]

 

Comme si le partage différencié des tâches et le choix de se consacrer temporairement à sa famille étaient nécessairement rétrogrades et non-égalitaires. C’est rarement le cas. Les femmes que j’ai interrogées dans le cadre de mes recherches de maîtrise en sociologie consacrées aux mères au foyer québécoises scolarisées de la classe moyenne expliquent que – comme pour l’ensemble des Québécoises – la quête d’égalité est un défi constant au sein de leur couple, qu’elles estiment toutefois relever avec un succès qui, bien que perfectible, les satisfait à peu près. Contrairement au mode de vie de la conciliation travail-famille, en effet, le choix de ces mères et de leurs conjoints permet la mise en place d’un quotidien plus lent et plus serein, au cours duquel les tâches à accomplir sont plus équitablement distribuées qu’au sein de couples dont les deux conjoints travaillent contre rémunération. Chez ces couples, en effet, les études montrent que les mères ont tendance à se coltiner une double tâche qui les laisse épuisées et peu à même de trouver le temps de se détendre et de se consacrer à leur propre bien-être. Chez les couples dont un seul conjoint travaille à l’extérieur, les femmes accomplissent, certes, souvent plus de tâches ménagères que leur compagnon, mais le temps personnel est perçu comme étant plus équitablement distribué entre les deux conjoints. Après le souper, les devoirs sont faits, la vaisselle est rangée (typiquement par le conjoint) : les deux conjoints peuvent poser les pieds sur la bavette du poêle.

 

C’est que chez ces parents scolarisés de la classe moyenne, la décision de la femme de rester à la maison auprès des enfants est souvent l’objet d’un consensus entre conjoints - un consensus mûri, discuté, désiré et plutôt satisfaisant. Ces couples ne sont certainement pas plus sexistes que les autres. Au contraire, souvent.

 

« Il n’y a pas que les employeurs qui considèrent la mère comme ‘‘le parent par défaut’’. Bien souvent, c’est encore le cas des conjoints, que cela s’opère consciemment ou non. Or, tant que les mères seront considérées comme ‘‘les parents premiers répondants’’, il n’y aura pas de vraie égalité en ce qui concerne les soins et l’éducation des enfants, de même que le partage des tâches ménagères. » Marilyse Hamelin, Maternité, la face cachée du sexisme, p. 19.

 

 

Au contraire ? Oui. Car le choix de faire reposer la tâche de pourvoyeur principalement sur l’un des deux conjoints implique le plus souvent (pas toujours) une reconnaissance et un respect pour le rôle accompli par l’autre conjoint, ainsi qu’un partage et une solidarité accrus, une mise en commun des revenus et des avoirs. Chez les couples à deux pourvoyeurs, au contraire, la tendance est plutôt au chacun pour soi : chacun son compte d’épargne, chacun ses RÉER, chacun ses dépenses, chacun ses voyages et ses gâteries, chacun son téléphone intelligent et ses réseaux sociaux, chacun ses multiples portes de sortie en cas de séparation (perçue comme probable, voire inévitable). Plusieurs hommes, au sein de ces couples, refusent de reconnaître l’apport particulier des femmes,

 

 

« Le fardeau des responsabilités familiales pousse de nombreuses mères à faire des choix qui n’en sont pas vraiment, comme occuper un emploi dans un secteur traditionnellement féminin, où l’on tient davantage compte des contraintes parentales, ou encore diminuer le nombre d,heures travaillées, de même que refuser les promotions et responsabilités qui pourraient entraîner de plus longues journées de travail. Et beaucoup d’entre elles font le ‘‘choix’’ du travail à partir de la maison pour accommoder la famille. Et tant pis pour leurs propres aspirations et ambitions professionnelles, elles ont le sens du sacrifice, les mères ! », Marilyse Hamelin, Maternité, face cachée du sexisme, p. 63-64.


 

qui prennent des congés parentaux plus longs, qui réduisent leurs heures de travail pour passer plus de temps auprès de leurs enfants, qui paient les gâteries, l’épicerie, les vêtements, etc. « Les femmes travaillent, maintenant, ainsi va leur raisonnement. Qu’elles se débrouillent. Ce n’est pas à nous de les soutenir financièrement. » En raison de plusieurs facteurs dont certains sont liés à la maternité et d’autres pas (inégalités salariales persistantes au travail notamment), ces hommes s’en sortent avec plus de revenus personnels que leur (ex-)conjointes. Alors que chez les couples à un seul pourvoyeur, ou à un pourvoyeur principal, les revenus tendent à être mis plus souvent en commun, y compris en cas de séparation. Moins sexiste, donc.

 

D’un point de vue différentialiste du moins[2].

 

Car là réside l’essentiel de l’affaire. Hamelin et moi constatons des problèmes similaires et appelons toutes deux de nos vœux un univers où les femmes auraient les mêmes chances que les hommes de vivre une existence épanouie. Simple, écrit Hamelin : il suffit de ramener la maternité au rang de la paternité. Simple, ai-je écrit pour ma part : il suffit de reconnaître la dignité de la maternité, de l’élever, de la célébrer et de faire en sorte que les femmes puissent s’y consacrer autant qu’elles le désirent, tout en étant protégées juridiquement.

 

Je le dis d’emblée : Hamelin a raison quant à deux points importants, et d’abord sur le fait qu’au Québec, le temps passé auprès des enfants et loin du travail rémunéré a des conséquences sur les conditions de vie et la carrière des femmes. Le retour au travail rémunéré des femmes qui désirent consacrer quelques années au bien-être familial (que ce soit en congé parental ou en maternité au foyer) est entravé de manière parfois choquante et cela doit être amélioré. Les années passées à la maison doivent pouvoir être inscrites sur un curriculum vitae. Ces femmes n’y ont pas « rien fait » ! Les employeurs – le monde du travail en général – doivent reconnaître les qualités indéniables que développent les mères (ou les pères) qui ont organisé leur famille à temps plein pendant plusieurs mois. Ces parents, le plus souvent, ont pris du recul, réfléchi, considéré longuement la manière dont ils désirent contribuer à la société après y avoir déjà contribué d’une manière cruciale – mais peu valorisée - en se consacrant au bien-être familial. Ils apportent une immense richesse à l’univers du travail. C’est pourquoi l’État doit contribuer activement au changement de mentalité nécessaire en mettant notamment sur pied des programmes de réinsertion et de mise à niveau pour les parents qui ont mis leur carrière en veilleuse pendant quelques années, ainsi que des mesures incitant à leur embauche.

 

 

En plus d’allonger le congé réservé au père, il importe de rendre plus souple l’actuel régime du RQAP. tant les parents que les employeurs y gagneraient. L’idée étant d’allonger la durée du congé parental en permettant à l’employé un retour au travail progressif, à temps partiel. L’arrimage de la conciliation travail-famille s’effectuerait alors plus en douceur, entraînant moins de stress pour toute la famille et, au premier chef, pour la mère puisque dans la vaste majorité des cas c’est elle qui prend le congé parental et qui est encore considérée comme le parent principal. » Marilyse Hamelin, Maternité, la face cachée du sexisme, p. 141-142.

 

 

Autre articulation importante du plaidoyer de Hamelin : les pressions incessantes et insupportables auxquelles on soumet la maternité. Les femmes assimilent ces standards inatteignables dès l’enfance et dans cet univers mental placardé d’images Pinterest ou Instagram, elles n’arrivent à peu près jamais à échapper à leur emprise. Le jour même où j’écris ces lignes paraît un article dans Le journal de Québec[3], qui rappelle, que la consommation d’antidépresseurs chez les femmes est en progression constante. L’article lie cette consommation aux efforts de mères qui veulent justement se conformer à ce genre  d’idéal inatteignable. Nos visions, à Hamelin et à moi, concordent sur ce point : les femmes, et à plus forte raison les mères (à la maison ou non), subissent beaucoup trop d’injonctions à la perfection ; et dans cette société qui les socialise dès les premiers instants à l’amabilité, au conformisme et à l’acceptation, elles sont malheureusement les premières à embrasser ces pressions, à les justifier et à les perpétuer.

 

Une différence majeure entre l’analyse de Hamelin et la mienne réside toutefois dans le fait  que, pour ma part, je tiens le féminisme québécois en partie responsable de ces pressions. Les mères, de nos jours, se sentent obligées en effet de travailler contre rémunération, de gagner des revenus au moins aussi importants que ceux de leur conjoint et de concilier famille et travail rémunéré. S’efforçant d’atteindre cet idéal de femme indépendante affectivement et financièrement et de concilier un tel idéal avec celui de la maternité parfaite (qui n’est pas, celui-là, prôné par le féminisme québécois mais par le capitalisme de consommation), les femmes s’étiolent, éprouvent de l’anxiété et de l’angoisse, voire s’effondrent d’épuisement, ainsi que le montrent des dizaines d’études québécoises et canadiennes publiées depuis 20 ans.

 

Hamelin, pour sa part, considère que l’idéologie féministe, qui relègue en quelque sorte la maternité dans une position secondaire par rapport à l’épanouissement professionnel, n’a rien à voir avec le mal-être des femmes. Le titre de son ouvrage à lui seul réaffirme pourtant avec force  que la maternité – et à plus forte raison la maternité au foyer – continue d’être perçue par plusieurs penseuses féministes québécoises comme un phénomène social à annihiler ou, à tout le moins, à circonscrire fermement. Les femmes ne doivent pas surinvestir la maternité. Elles ne doivent pas s’enfermer dans la maternité. Les femmes ne doivent pas se percevoir comme étant capables de jouer un rôle différent de celui des hommes auprès de leurs enfants. Les femmes ne doivent pas penser que la maternité diffère en quoi que ce soit de la paternité. Les femmes, surtout, ne doivent pas idéaliser la maternité, en faire un aspect crucial de leur développement psychosocial et de la réussite de leur vie. Il s’agit d’un enjeu central, selon Hamelin et plusieurs autres.

 

Selon elles, la maternité serait donc sexiste ! Mais elles raisonnent ainsi parce qu’elles assimilent le sexué au sexiste, parce qu’elles refusent d’admettre la différence qui existe entre les deux sexes.

 

Loin de constituer une injustice, la maternité apparaît au contraire, pour plusieurs femmes, comme un privilège. Elle constitue bel et bien pour certaines d’entre elles l’une des expériences les plus fondamentales et les plus graves de leur existence. Ces femmes reconnaissent qu’elles sont marquées par la maternité d’une manière qui ne se compare pas à ce que la paternité « fait » au père de leurs enfants. Et ces femmes n’échangeraient pas leur place parce que la maternité contribue à définir ce qu’elles sont et ce en quoi elles croient, à donner du sens à une existence qui en manque parfois cruellement – au travail notamment.

 

C’est à mon sens la raison principale pour laquelle le titre de l’ouvrage de Hamelin est malheureux. La maternité n’est pas sexiste a priori. Ou, pour nommer clairement ce que le terme « sexiste » sous-entend ici : la maternité n’est pas une injustice en soi. Elle est différence, simplement. De mon point de vue : une différence à embrasser, à chérir, à reconnaître comme résidant au plus près du cœur de la plupart des femmes et de leurs élans. C’est un certain féminisme qui en a fait un fardeau, une inégalité incombant aux femmes, un caillou dans leur soulier, un virus mental, un handicap, un sacrifice, un poids plutôt qu’un dépassement de soi, une tâche sociale ingrate et sexiste plutôt qu’un élan fondamental :

 

         On veut que les femmes aient des enfants, c’est un atout                       socialement, mais en même temps, il est important de                           reconnaître que c’est un sacrifice pour elles qui doit être                       reconnu,

 

déclare par exemple la professeure Rachel Chagnon, interrogée par Hamelin (p. 37). « Devoir social », « sacrifice », « obligation » imposée qui semblent n’avoir rien à voir avec ce à quoi les femmes aspirent, ce dont elles ont envie, ce qu’elles ressentent !

 

Une société a certes besoin d’enfants et ne se gêne pas pour inciter ses citoyens à en « produire ». Elle a bien sûr, de ce fait, également la responsabilité de soutenir celles et ceux qui conçoivent et élèvent ces enfants. Analyser et critiquer la façon dont la société élabore les institutions liées « à la famille » est nécessaire. Je ne fais pas autre chose lorsque je plaide en faveur d’une meilleure reconnaissance de la maternité dans les politiques familiales. Mais une vision réaliste de ce que sont la maternité et la paternité vécues par les acteurs sociaux doit inclure une compréhension fine du sens que les femmes et les hommes accordent à leur parentalité. L’ouvrage de Hamelin, en phase avec le féminisme québécois dominant, hélas, fait silence sur ce point.

 

Car le désir d’enfant est un autre de ces concepts que ce féminisme tend à dissimuler. Or, il est crucial. À quoi les femmes rêvent-elles ? Pourquoi désirent-elles des enfants ? À quoi ressemble la vie idéale à leurs yeux ? De quoi ont-elles besoin ? Comment vivent-elles leur grossesse ? Leur maternité ? Les conçoivent-elles uniquement en termes de sacrifice et de manque-à-gagner le jour où leur retraite sera venue ? Les femmes désirent-elles toutes mener la carrière la plus fructueuse possible ? Ressentent-elles les années passées auprès de leur famille comme un « désinvestissement professionnel » ? Pensent-elles qu’il est possible de « surinvestir la maternité » ? Que signifie le fait d’être mère pour elles ? Quel sens donnent-elles à leur relation avec leurs enfants ? Ce sens diffère-t-il de celui des hommes ? Surtout : est-ce que toutes les femmes répondent à ces questions de la même façon ?

 

Et que dire du bien-être – non seulement des mères, primordial, mais aussi des enfants, des couples, des familles ? Et de l’amour, et de la durée des familles et des couples, qui exigent un don de soi équitable et réciproque, certes, mais un don qui ne compte pas, ne calcule pas constamment, n’analyse pas chaque geste et chaque gestion en termes d’injustice, d’inéquité ou d’exploitation ?

 

Autant de questions auxquelles le féminisme québécois, approchant parfois des analyses économiques d’un Gary Becker (qui envisage la famille comme le lieu d’un échange froid entre individus qui calculent sans fin leurs intérêts propres) ne répond que peu, se bornant à déplorer que le désir d’enfant soit social (certes - et alors ?) et à agiter régulièrement le stéréotype de la mère au foyer alcoolique, dépressive et lobotomisée, coincée contre son gré dans un pavillon de banlieue dont la seule réussite est la tarte et le gigot. Comme si les femmes qui concilient travail rémunéré et vie familiale n’étaient pas au moins aussi déprimées !

 

Ce qui est tragique, c’est que la propagande anti-ménagère d’un certain féminisme érige des moulins à vent vides de sens. Les mères d’aujourd’hui – comme celles d’hier d’ailleurs – aspirent à vivre leur maternité de la manière la plus satisfaisante possible, tout en s’astreignant au moins en partie aux contraintes sociales qui sont les leurs. En ce sens, hélas, le pavillon de banlieue n’était pas nécessairement plus aliénant que la conciliation famille-travail d’aujourd’hui.

 

 

                                                              *

 

J’écrivais en 2014 que la maternité est un impensé, ce qui donnait à croire que le féminisme québécois avait tout bonnement « oublié » la maternité. Force est désormais d’admettre que ce n’était pas le cas : la maternité n’est pas oubliée. Elle est tout simplement impensable, au sens d’innommable. En en faisant la « face cachée du sexisme », Hamelin contribue à la ramener au rang de tare ! C’est dommage, car Hamelin et moi, comme toutes les féministes, poursuivons les mêmes buts pour l’essentiel : le bien-être, l’accomplissement des femmes.

 

Je crois toutefois qu’en ignorant le sens que revêt la maternité pour la majorité des femmes, Hamelin s’enfonce dans un cul-de-sac dont il devient chaque année plus difficile de revenir :

 

Tant que la parentalité sera considérée comme une responsabilité naturellement féminine, écrit-elle, il n’y aura pas de vraie égalité des chances pour les femmes, toutes les femmes, au travail comme à la maison. (Je souligne.)

 

Je considère au contraire que tant que la maternité ne sera pas valorisée et protégée, les femmes continueront de se croire obligées de tout accomplir à la fois – se tuant à la tâche.

 

Le problème réside dans le glissement. Car… dans une certaine mesure, Hamelin a raison ! En mai dernier, la bédéiste Emma s’est chargée d’illustrer de manière magistrale à quel point les tâches liées à la parentalité incombent encore trop souvent aux mères et à quel point les pères continuent de se percevoir comme étant simplement là pour soutenir et aider.[4]

 

Nos visions, à Hamelin, à Emma et à moi, des problèmes vécus par les femmes d’aujourd’hui se superposent étrangement. La parentalité, c’est clair, est un devoir, une responsabilité et une bénédiction partagés par les femmes et par les hommes. Mais,  là où nous divergeons, elles et moi, c’est que je considère que la maternité ne l’est pas. Là réside le glissement. Si les deux parents sont responsables à part égale du bien-être de leurs enfants, les femmes se sentent souvent appelées d’une manière profonde, fondamentale, souvent spirituelle et morale à investir une part non seulement importante, mais centrale, de leur énergie dans leur lien avec leurs enfants. Et par centrale je veux dire que lorsque vient le temps d’établir des priorités, notamment vis-à-vis de leur rapport au travail, leur relation avec leurs enfants occupe une place centrale.

 

Attention, ici. J’écris bien : leur relation avec leurs enfants – non, le bien-être de leurs enfants. Ce bien-être est bel et bien la responsabilité des deux parents. Mais la relation mère-enfant relève d’un intime et d’une aspiration qu’il est vain de comparer à ce que ressentent et recherchent la plupart des hommes – pères aimants et toujours plus investis dans leur relation avec leurs enfants au demeurant. La plupart des femmes veulent consacrer une part essentielle de ce qu’elles sont à accueillir et à préserver une certaine symbiose avec leurs enfants. Les hommes ressentent moins cet élan.

 

De ce point de vue, un partage des tâches qui fait du père le principal pourvoyeur et la mère le parent plus immédiatement présent dans le quotidien des enfants revêt tout son sens. Ce partage repose sur le différentialisme, c’est-à-dire sur la reconnaissance des différences d’aspiration entre les femmes et les hommes, mais il n’est pas injuste en soi. Car ne l’oublions pas : les pourvoyeurs se chargent eux aussi d’une intense charge mentale. Ils oublient peut-être les rendez-vous chez le dentiste à moins qu’on ne se charge de les leur rappeler, mais ils n’oublient pas que le bien-être financier de leur famille repose sur leur engagement à donner sans cesse leur maximum dans leur emploi. Devant le comptoir des yogourts, ils appuient peut-être leur cellulaire contre leur joue pour que leur conjointe leur remémore ce qu’il fallait se procurer, mais ils n’oublient pas de réparer la toiture, de préserver l’investissement immobilier en entretenant la maison ni de tondre le gazon.

 

Stéréotypes, me direz-vous… Je sais. Mais ceux-ci ont parfois leur utilité pour que nous nous comprenions socialement : les revendications au sujet de la charge mentale, d’ailleurs, se fondent sur eux tout autant.

 

Que tout cela soit biologique ou social ne change pour moi que peu à l’affaire. Je suis sociologue : dans ma vision du monde, le social joue forcément un rôle primordial. Mais « social » ne rime ni avec « méprisable » ni avec « condamnable ». Au contraire. Le désir de s’accomplir au travail est très certainement social lui aussi sans que le féminisme ne cherche à en diminuer l’importance pour autant. Mais il faut le dire et le répéter : les aspirations différenciées relèvent du biologique également. Or, le féminisme québécois ne veut rien savoir de ce qui, à ce jour, au fil des résultats de recherches qui s’accumulent en psychologie, biologie, bioanthropologie, primatologie, etc., demeure un fait incontournable : les femmes diffèrent des hommes au moins en ce qui concerne les hormones, les menstruations, l’appareil reproducteur, le rapport à la sexualité, la jouissance et les émotions. Nier ces connaissances, en réduire les conséquences à la psychologie et au rapport au monde des femmes mine, hélas, la crédibilité du féminisme institutionnalisé québécois.

 

Comprenons-nous bien : certaines femmes désirent que l’attention qu’elles consacrent à leurs enfants ne diffère en rien de celle qu’y consacre le père de ces enfants et c’est très bien. Mais il appartient à chaque femme de déterminer la façon dont elle conduit sa vie. Que Hamelin elle-même renonce à la maternité :

 

Si je veux être tout à fait honnête, j’ai moi-même renoncé à la maternité, beaucoup parce que j’avais envie de réaliser tous mes projets, mes rêves, mes ambitions. Je ne suis pas prête ne serait-ce qu’à risquer de devoir tout abandonner pour me mettre sur la voie de garage. (p. 8)

 

Très bien ! Il faut se féliciter de ce qu’elle vive dans une société qui ne lui a pas enfoncé la maternité dans la gorge si tel n’est pas son choix. On a toutefois l’impression, ici, que même les meilleurs politiques de conciliation famille-travail n’auraient pas ébranlé sa décision : la maternité, pour Hamelin, est un frein brutal à ses désirs d’individu. Et si, d’une certaine façon, elle a raison sur ce point – les enfants nous décentrent de nous-même, nous obligeant à reléguer une part non-négligeable de nos désirs à l’arrière-plan – il n’en demeure pas moins que pour d’autres femmes, la maternité, au contraire, figure au centre de ces aspirations.

 

Faire de la maternité le principal obstacle à l’émancipation des femmes et le travail rémunéré, au contraire, son principal outil, tient bien mal compte de la réalité. C’est ce que les femmes sont qui doit être reconnu de toute urgence. Leur manière d’être, leur sexualité, leur corps, leur parole, leurs écrits, leurs aspirations et leurs envies : là réside l’enjeu le plus crucial. Ce qu’elles font (travailler contre rémunération, atteindre des sommets dans leur carrière ou se consacrer principalement à leurs enfants) ne change que peu à ce qui demeure flagrant : les femmes, dans notre société, continuent d’être abaissées, ignorées, harcelées et agressées beaucoup trop souvent. Au travail comme auprès des enfants.

 

Le féminisme québécois a tout à gagner à reconnaître ce que représente la maternité pour celles qui la vivent de façon positive : un élan, un engagement, un don de soi, une contribution fondamentale à notre monde commun. Car sans attention accordée à nos enfants, le monde de demain – fût-il saturé de travail rémunéré paritaire – n’existera tout simplement pas. Dans sa quête d’une société plus juste envers les femmes, le féminisme québécois ne doit pas évacuer la maternité. Au contraire, il doit la rendre pensable.

 

Notes:

 

 

[1] Caillou, Annabelle (2017). « Sexiste, la maternité ? Le plaidoyer de Marilyse Hamelin » dans Le Devoir, 22 août.

 

 

[2] Le féminisme différentialiste vise à établir l’égalité entre les femmes et les hommes à partir de la reconnaissance de ce qui fait d’eux des êtres différents. Le féminisme égalitariste, au contraire, cherche à établir l’égalité sur l’idée que les femmes et les hommes sont pareils.

 

[3] Bidégaré, Valérie (2017). « Les super mamans de plus en plus débordées » dans Le Journal de Québec, 9 septembre.

 

[4] Emma, « Fallait demander », 2017 :

https://www.facebook.com/pg/EmmaFnc/photos/?tab=album&album_id=441158706220346.

 

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